« Après l’océan » : épopées contemporaines

Eliane de Latour, sortie 8 juillet 2009
Ce qu’on attend du cinéma, pour ma part, c’est la découverte de nouveaux univers, de nouveaux réalisateurs, l’alliance de la qualité et l’émotion qui vous surprend, enfin, dans un  fauteuil de cinéma, où, parfois, on n’espérait plus grand chose… Ce qu’on attend du cinéma, c’est typiquement ce genre de films… 

Il existe une avant-première spéciale du film avec un concert le jeudi 2 juillet au cinéma Max Linder!***



2 amis inséparables, Shad et Otho, ont quitté Abidjan pour faire fortune en Europe, se réaliser, et surtout revenir en héros au pays comme ces guerriers victorieux de jadis au retour d’épopées conquérantes. En Espagne, Shad et Otho conduisent un taxi pirate et se débrouillent tant bien que mal de petites combines. Malheureusement, une descente sur la plage, scène somptueusement filmée, va sonner le glas de cette expérience, de cette « aventure guerrière », Otho est reconduit à la frontière et rentre à Abidjan, la honte au front, où il est fort mal accueilli par son entourage. Shad poursuit son périple en Europe, d’abord en Angleterre où il est cuisinier, ensuite à Paris sur le bd de Strasbourg, enclave africaine de la capitale.
Otho et Shad partageaient le même rêve, à la fois le mythe du guerrier héroïque qui revient glorieux au pays, le rêve social de celui qui s’est donné les moyens de nourrir sa nombreuse famille, de collecter de l’argent pour les plus démunis restés au pays, mais aussi, plus frime, le retour en en fanfare de celui qui a réussi, présentant les signes ostentatoires de cette réussite (le téléphone portable de Shad autour du cou au retour à l’aéroport). Cette thématique du retour riche au pays qu’on avait quitté pauvre semble le moteur de beaucoup de trajectoires, comme si tous ces efforts de vie ne visaient qu’à obtenir la reconnaissance de ses pairs bien davantage que l’épanouisemment personnel, on le voit, par exemple, dans les films sur la mafia, où, seul le retour triomphant au village en Sicile, semble valider une vie, même contestable, à « devenir quelqu’un ».
—–


photo Shellac distribution

Pourtant, l’explusion d’Otho va marquer les différences, Shad, le pragmatique, en viendra à accepter l’illégallité pour faire fortune quand Otho, l’idéaliste, fustige la perversion d’un système qui rend l’Afrique dépendante des modèles occidentaux de réussite exclusivement matérielle, de conditionnement aux marques européennes, par exemple. L’exemple le plus flagrant est celui de Pélagie, la soeur d’Otho et la fiancée de Shad, styliste douée ayant créé des modèles originaux ne reniant pas l’inspiration africaine, dont on ment sur sa robe de mariage en disant qu’elle est signée Jean-Paul Gaultier alors qu’elle a été confectionnée par le couturier africain qui l’a formée. Les modèles de vêtements de Pélagie, c’est le modèle d’Otho pour l’Afrique : la modernité intégrant les codes africains, le parti qu’on peut tirer des richesses locales…
 


photo Shellac distribution

En fait, les choses ne sont pas si simples, les personnages pas monolithiques, Otho, profondément meurtri par son échec, veut retourner en Europe et détourne pour cela l’argent que Shad envoie à Pélagie. Shad, lui, n’en viendra à accepter de tomber dans les deals qu’après avoir été rossé par les caïds du quartier qui marquent le territoire du bd de Strasbourg à Paris. Dans ce quartier  commerçant investi par les coiffeurs africains, Shad est employé comme rabatteur par le propriétaire de tous ces locaux, le discret oncle de Tango (Kad Merad dans un petit rôle) qui encaisse les loyers sans intervenir. L’occasion de se confronter malgré lui aux concurrents et surtout de s’attirer la haine de Bruno, le fils de Kad Merad (Malik Zidi, très séduisant en bad boy), pour une histoire de femme… En Angleterre, Shad a rencontré Tango (craquante M. José Croze), jeune femme paumée en quête d’identité ne rêvant que du chemin inverse, se voulant africaine et ne s’épanouissant que dans les images de l’Afrique comme celles des savanes que dessine sa compagne Olga sur le mur de sa chambre (Tango, un personnage proche de la réalisatrice?). Tango propose à Shad un mariage blanc pour qu’il ait des papiers, mais c’est compter sans Bruno, amoureux de sa cousine, niant qu’elle est homosexuelle même quand il la surprend avec Olga, accusant Shad de l’avoir envoûtée avant d’en arriver, fou de jalousie, à concocter une vengeance mortelle. Tout comme la scène sur la plage en Espagne, la scène de règlements de compte est filmée dans la vitesse et le mouvement, chorégraphiant la violence, très belle scène très dure.
 


photo Shellac distribution

Le film est lucide et sensible, on y sent la patte féminine, le goût la beauté avec la cohérence dans le choix des acteurs (Otho, l’idéaliste, plus beau que Shad). Sans faire impasse sur la violence, en dénonçant tous les abus avec finesse, le film se veut réaliste, pas donneur de leçons, tenant compte de la part de bien et de mal en chacun, et, au final, porteur d’un message d’espoir, se terminant sur l’alliance de Otho et Shad (les richesses de l’Afrique et l’apport de l’Occident) réconciliés. Les dialogues sont savoureux, mélange de langues (des phrases entières en anglais marquent l’influence du modèle de réussite américain, le petit frère d’Otho loué car installé à New York, le cran au dessus de l’Europe), expressions imagées, proverbes de bon sens amusants. Outre Kad Merad dans un petit rôle, on y voit aussi Agnès Soral en bénévole d’une ONG ne dédaignant pas se faire plaisir au lit avec Otho qu’elle jette après usage. A noter aussi une superbe prestation d’acteur : Lucien Jean-Baptiste, qu’on vient de découvrir avec le succès de « La Première étoile, interprète ici Tétanos, une crapule aussi sympathique qu’ambivalente. Difficile de ne pas être touché par ce film combinant maîtrise technique, sens du casting et émotion, quelques petites longueurs peut-être mais une vraie réussite qui devrait s’adresser à tous les publics.
 

*** L’avant-première du film « Après l’Océan » aura lieu au Max Linder le 2 juillet. à 20h. Un concert sera organisé avec entre autre Tiken Jah Fakoly et suivi de la projection du film. 

Cinéma Max Linder : 24 boulevard Poissonnière – 75009 Paris. Métro Grands boulevards.
achat ou préachat des places Max Linder (01 48 24 00 47) ou
Allociné (10 Euros en pré-achat, 12 Euros le soir-même)

 


Eliane de Latour/filmographie résumée d’une cinéaste documentariste anthropologue :Documentaire
Sur les univers clos avec des exclus socialement du monde : le coffret DVD « Hors » avec « Le Reflet de la vie » (1989, sur les personnes âgées en maison de retraite),  « Contes et décomptes de la cour » (1992, la vie dans un harem),

« Si Bleu, si calme » (1994, les détenus de la prison de la Santé).Fiction
Sur les ghettos d’Abidjan dans les grandes villes : « Bronx-Barbès » (2000)

 

Notre note

(5 / 5)

Mots clés: , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top