Beauvois en DVD, part 2 : « Le Petit Lieutenant » et « Selon Matthieu »

 


Reçu l’autre jour un coffret de deux films de Xavier Beauvois dans une collection*** qui avait déjà édité les deux premiers, toujours en coffret double (« Nord » et « N’oublie pas que tu vas mourir »). Depuis le retentissent succès du film pourtant austère « Des Hommes et des dieux », cette sortie DVD (6 octobre) tombe à pic pour (re)découvrir un cinéaste exigeant qui vous immerge la tête la première dans le quotidien d’un milieu spécifique qu’il s’agisse du monastère des moines de Tibhirine, du commissariat de police du « Petit lieutenant » ou de l’usine de « Selon Matthieu », des communautés aux rituels immuables.
J’ai donc revu « Le Petit lieutenant » que je croyais n’avoir jamais vu, mémoire… On ne dira jamais assez combien Nathalie Baye s’est bonifiée avec le temps, actrice moyenne au début avec un sourire masque, depuis qu’elle semble n’avoir plus rien à démontrer, elle peut faire des merveilles : dans des films comme « La Californie » (malheureusement peu connu) ou ce « Petit lieutenant ». Dans « Selon Matthieu », elle a un rôle plus facile , un rôle qu’on lui connaît de séductrice, hédoniste, en proie au démon du jeu. Dans les deux cas, Nathalie Baye est l’initiatrice d’hommes plus jeunes qu’elle met en danger sans le vouloir : Antoine, le petit lieutenant qu’elle coache et qu’elle ne sait pas protéger, Matthieu, le jeune homme en colère qu’elle séduit et jette quand ce devait être le contraire par vengeance.
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« Le Petit Lieutenant » (2005)


Pitch.
Un jeune diplômé de l’école de police choisit la PJ à Paris au lieu de sa Normandie natale. Il est intégré dans l’équipe d’une femme commandant de police de retour dans le service après vaincu son alcoolisme consécutif à un deuil.
Deux arrivées à la PJ à Paris : Antoine, un jeune lieutenant qui sort de l’école de police et un retour, celui du superflic Caroline Vaudieu après trois années noires. On apprend rapidement que Vaudieu a perdu un fils de sept ans, qu’elle a sombré dans l’acoolisme mais qu’elle ne boit plus depuis deux ans. Antoine, naïf et enthousiaste, devenu son coéquipier, la renvoie vite à l’âge qu’aurait aujourd’hui son fils disparu, elle le prend sous son aile. Pas longtemps, moins d’un mois après son arrivée, Antoine se fait poignarder par un suspect, laissé seul par son coéquipier qui faisait une pause dans un bar. Caroline Vaudieu s’écroule.. Son enquête sur les suspects d’une sordide affaire d’un SDF jeté dans la Seine se mue en vengeance. Pas une vengeance spectaculaire, le film est tout le contraire d’un spectacle, immergé dans les plus infimes détails du quotidien, mais un moteur pour survivre à la mort du petit lieutenant.

Dans le film de Beauvois, il y a une analyse sociale souterraine d’un peu toute la société, le flic d’origine marocaine avec qui certains collègues ne voulaient pas travailler au début, ces mains qu’on serre à n’en plus finir en France, chez le juge, chez les suspects, au café, etc… Les boulots glauques qu’on banalise pour tenir le coup, le médecin légiste parlant des résultats d’un match pendant un autopsie, les ouvriers des vendanges qu’on engage à la journée dont la plupart, venus d’Europe de l’Est, n’ont pas de papiers, les réunions des alcooliques anonymes.

Le quotidien d’un commissariat routinier avec son lot de tâches administratives, la fatigue de ses cadres, la lassitude de la routine, aurait pu être fastidieux, il n’en est rien, le spectateur est en empathie avec les personnages dès le début, comme en visite sur les lieux. L’enquête n’est pas traitée par dessus la jambe bien que ce ne soit pas le sujet vrai du film mais elle est laborieuse comme dans la réalité. La réalité du film c’est la condition difficile de l’être humain sur cette terre appréhendée depuis son cadre professionnel qui sounoisement le ramène à l’intime, avec ce qu’on ne montre pas, ne dit pas. Comment on vit avec ses deuils, ses déceptions, son envie de tout foutre en l’air mais pour quoi faire ensuite? Comment une main tendue peut parfois sauver pour quelques temps, comment le cadre professionnel vous oblige à tenir debout malgré ou à cause de ses contraintes, ses rituels.

« Selon Matthieu » (2000)


Pitch.
Parce-qu’il est convaincu que son père s’est suicidé après son renvoi de l’usine pour avoir fumé une cigarette, un de ses deux fils, qui y travaillent aussi, décide de se venger en séduisant l’épouse du patron de l’usine.
Après une cruelle partie de chasse avec Favreau, PDG de l’usine, où chacun joue à être égal, le quotidien d’un père et deux fils employés dans cette usine : le père, Francis, y travaillant depuis 25 ans, les deux fils, l’un, Eric, ne remettant rien en question, le second, Matthieu, observateur, solitaire, ayant un emploi de technicien et non pas d’ouvrier comme les deux autres. Tandis qu’Eric prépare son mariage, Francis est renvoyé de l’usine pour avoir fumé une cigarette dans les locaux. Pendant la fête du mariage, seul Matthieu s’aperçoit de sa détresse et son père finit par lui avouer son licenciement. Mais, le lendemain, ni le Eric, le frère, qui s’est endetté pour acheter un terrain modeste, ni les collègues de travail ni les délégués syndicaux ne vont faire un seul geste pour le défendre, craignant la mise à pied. Peu après, le père se jette sous un camion. Soudain, Matthieu, ayant aperçu l’élégante épouse de Favreau se met en tête pour venger son père de la séduire en allant jouer au casino où il n’a jamais mis les pieds, la dame étant accro au tapis vert.

Comme un entomologiste observant les personnages sur leurs de lieux de travail (élargis aux lieux périphériques au milieu professionnel, tel boulot entraînant tel mode de vie), ici, ce n’est pas un commissariat où nous plonge Beauvois mais une usine, avec, étroitement imbriquée, la vie sociale de ses employés en dehors de l’usine. Dans « Selon Matthieu », on passe environ une heure dans l’usine et les festivités du mariage du frère observées à la loupe de manière réaliste, sans jugement, la lenteur du repas, cette coutume d’arracher la jarretière de la mariée avec les dents qui met très mal à l’aise la jeune femme obligée d’accepter, les vestes et les chemises qui tombent avec les excès d’alcool, les félicitations d’usage à n’en plus finir, etc…

La seconde partie du film, c’est l’histoire de la liaison de Matthieu avec Claire Favreau, quinquagénaire n’ayant pas l’habitude de se refuser un plaisir, assumant son goût du luxe, du sexe, du jeu, dont on ne sait pas très bien ce qui la séduit chez Matthieu hormis qu’il lui change les idées dans cette province où elle s’ennuie, à condition que ça n’empiète pas sur son confort affectif et matériel. Elle n’aura que quelques minutes de trouble en apprenant le mensonge de Matthieu et, comme il n’aura pas le nez d’en profiter sur le champ, elle va avoir le temps de penser et le congédier comme un problème qu’on évacue. La seconde partie du film, le couple femme du patron/employé, est le grossissement à la loupe sur un cas particulier de la première partie, pas plus que les ouvriers ne sont vraiment intégrés à la chasse du patron, Matthieu n’est pas soluble dans la vie de château de Claire Favreau, son épouse. On voit furtivement sur une TV d’une chambre d’hôtel où se retrouvent Matthieu et Claire, un passage de « La Vallée » (Barbet Schroeder, 1972) où Bulle Ogier évolue parmi les villageois masqués lors d’une fête de type vaudou où son petit groupe prétend utopiquement s’intégrer.

« Selon Matthieu » est un film qui s’apparente un peu sur la forme au futur « Des Hommes et des dieux », et pas seulement à cause de la référence à l’évangéliste Matthieu, car on y entend déjà des chants lithurgiques au début et à la fin du film et on y filme les visages à table comme dans la cène.

*** DVD double « Le Petit lieutenant » + « Selon Matthieu ». Why Not productions/France Inter. Sortie 6 octobre 2010.

dans la même collection :
le coffret DVD Beauvois numéro 1 avec « Nord » et « Noublie pas que tu va mourir »
et le coffret Ken Loach avec « The Gamekeeper » et « Raining stones ».

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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