"Blow up" : un polar métaphysique dans le Swinging London


Hasard du calendrier, « Blow up » (agrandissement ou explosion en anglais) est repris en salles aujourdhui et il a été diffusé récemment à la télévision en hommage à Antonioni. Précédée de la réputation dêtre le film le plus accessible de son auteur, cette chronique du Swinging London a, en effet, plusieurs degrés de lecture dont justement ce document sur une époque de rêve avec les acteurs en place du moment.

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Ainsi, on assiste à une séance de pose avec le top model Veruschka, première top des sixties avec Jean Shrimpton (dite « la Shrimp » dont la sur Chrissie Shrimpton était la première fiancée de Mick Jagger, détrônée ensuite par Marianne Faithfull). Pire, on a droit à un mini-concert des Yardbirds*** avec Jeff Beck et Jimmy Page et la chanson rebaptisée « Stroll on » pour le film. Enfin, une des premières apparitions à lécran de la jeune Jane Birkin davant Gainsbourg, en godiche effrontée, teinte en blonde à la demande Antonioni, est un délice. Le personnage de Thomas, le photographe, aparenté à David Bailey (premier mari de Catherine Deneuve) devait être joué par Terence Stamp mais il sera remplacé par David Hemmings.

 

Sortant débraillé dune nuit dans un asile pour un reportage photo, Thomas, se dirige discrètement vers sa Rolls décapotable pour rejoindre son loft. Dans la rue, des bizutages font stopper sa voiture, sur la banquette arrière, plan sur lappareil photo, le pouvoir Accueilli vertement par le top Veruschka qui lattend depuis une heure, une séance de pose démarre. Grand moment dérotisme à peine dissimulé avec trois séries de photos, le top debout, le visage du top en gros plan, le top allongé sur le dos. A chaque série de photos, Thomas empoigne un appareil photo différent, à la dernière, il est à cheval sur le ventre du top et mitraille La robe de Veruschka peut en distraire plus dun, simple pagne en lamé noir sur corps entièrement nu quelle dirige comme un instrument en se mouvant, se déhanchant, soffrant. La brusque cessation de la séance de pose par un Thomas rassasié et une Veruschka vaguement frustrée illustre lambiguïté des relations photographe et modèle où tout ce rituel franchement sexuel ne se justifierait que pour le résultat photo

 

David Hemmings et Veruschka von Lehndorff
© Collection Christophe L. Galerie complète sur AlloCiné

 

 

Alors que la séance photo suivante montre un Thomas, brusque et arrogant, ne prenant même pas la peine dêtre poli avec des mannequins de mode moins connus quil malmène, la vie du photographe va être bouleversée par lirruption dune jeune femme, qui, contrairement aux autres, ne veut pas être prise en photo. Comme Thomas le dira à linconnue qui lui réclame la pellicule « la plupart des femmes payeraient pour que je les prenne en photo! ».

 

Passé fouiner chez un antiquaire, Thomas, est attiré par le parc voisin de la boutique, et entreprend dy faire une série de photos. Dans le parc, un couple sébat, au loin, très loin, et la profondeur de champ Antonionesque est mise à profit, on peut regarder au fond de lécran jusquà linfini Alors que Thomas na rien remarqué de suspect dans cette scène champêtre, la jeune femme du couple, Jane (Vanessa Redgrave, actrice de théâtre dont c’est le premier rôle au cinéma), se précipite sur lui pour lui demander de cesser de prendre des photos et lui rendre la pellicule de celles quil a déjà prises. Surpris et séduit, Thomas promets quil les lui donnera, plus tard

 

David Hemmings et Vanessa Redgrave
© Collection Christophe L. Galerie complète sur AlloCiné

 

 

Présenté comme un polar sur fond de chronique du Swinging London, le film va beaucoup plus loin : Thomas na rien vu mais en tirant, puis agrandissant ses photos, il va découvrir des choses quil navait pas vues : un cadavre, par exemple, allongé sur le sol, près des arbres Mais en multipliant les agrandissements photo, Thomas finira par ne plus rien voir du tout, la photo trop agrandie ne présentant plus alors quune série de points, retour à la case départ Auparavant, la conversation avec le peintre, seul ami de Thomas, donne la clé : à propos dun de ses tableaux abstraits, le peintre dit quil ne voit quensuite ce quil a voulu peindre quand au départ ça ne figurait rien de particulier « après, je découvre les choses »

 

Le faux polar dAntonioni prend alors une dimension métaphysique : et si il ny avait jamais rien eu sur ces photos, et si rien ne sétait vraiment passé dans le parc que dans limagination du photographe seul dans son labo photo, etc Le personnage de Thomas, évolue dans le même sens, blasé et odieux, seule la photo semble lui donner une âme, le sortir de son ennui, mais elle va aussi ébranler ses certitudes après la scène du parc : il ne contrôlerait donc pas tout, et surtout pas son imaginaire

 

Dans ce film, les scènes cultes pleuvent dont la plus célèbre, la partie à trois de Thomas avec Jane Birkin et sa copine, deux apprenties mannequin, cruches sexy pas farouches en mini-jupes et collants vert et rose, sébattant dans une immense feuille de papier mauve dans le studio photo, une scène quon noublie pas. Jane Birkin est déjà comme aujourdhui, à la fois pas sûre delle et pleine daudace, avec un charme fou. Vanessa Redgrave quon découvre très jeune est au top, avec une classe folle comme le demande le rôle, casting parfait. Un film parfait du perfectionniste Antonioni avec un récit tiré rien moins que d’une nouvelle de l’écrivain argentin Julio Cortazar sur une BO du jazzman Herbie Hancock… Où il tatillonne encore en faisant repeindre des parties du parc et en changeant la couleur de cheveux de Jane Birkin et Gillian Hills, en faisant peindre leurs robes et leurs collants sur mesure, etc…On pourrait écrire des pages sur ce film mais il vaut mieux le (re)voir

*** Les Yardbirds : jusqu’en 1965, le guitariste est Eric Clapton qui sera ensuite remplacé par Jeff Beck, rejoint plus plus tard par le futur leader de Led Zepellin : Jimmy Page. En 1966, dans « Blow up », on peut voir ces deux derniers.

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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