"Cronaca familiare" ("Journal intime") et Rencontre avec Jacques Perrin

Cinéma Grand action juin 2007, Valerio Zurlini (1962)

Pitch

Deux frères...


Jacques Perrin sur la scène du cinéma « Grand Action » (photo
Emmanuel Guerry)  
Les Grands Films Classiques

Si on avait encore un brin despoir de bonheur éphémère dans « Eté violent » ou « La Fille à la valise », il nen reste rien dans cette « Cronica familiale » (« Journal intime ») Tiré dun roman de Vasco Pratolini, cest un vrai mélodrame sans retour. Si le film, lion d’or à Venise en 1962, est indubitablement un chef duvre sagissant des compositions, des tableaux, de images et des lumières en clair-obscur, le récit atteint ici lapogée des «lamenti» avec les dialogues des deux frères dont lun est mourant à propos de leur mère défunte.

 

Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques

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Le scénario du drame

Deux frères vont être élevés dans des conditions socialement aux antipodes : le petit Lorenzo (Jacques Perrin), accusé davoir «tué sa mère» en naissant, dabord confié à sa grand-mère (Sylvie), va être adopté par le majordome dun aristocrate anglais qui en fait un jeune homme aux bonnes manières. Le frère aîné, Enrico (Marcello Mastroiani), resté dans la famille maternelle, le rejette alors à double titre : la mort de leur mère et les privilèges. Dautant que le père adoptif sépare moralement Lorenzo de ses racines en interdisant notamment quon lui parle de sa mère. Des années plus tard, Lorenzo adulte vient frapper à la porte de son frère, journaliste fauché qui peut à peine payer ses factures. Lorenzo a quitté la maison où la situation a considérablement changé car laristocrate anglais est mort et le père adoptif de Lorenzo ruiné. Enrico va alors prendre en charge ce petit frère fragile bien quil y rechigne dans un premier temps Mais la spirale du malheur entraîne Lorenzo de ruine en maladie jusquà une agonie misérable

 

Les personnages

Dune certaine façon, on peu dire que Lorenzo et Enrico sont les deux visages du destin dun homme : celui demeuré dans la cellule familiale, en quelque sorte aguerri à la pauvreté, habitué à se battre et lautre quon croit sauver de la misère en le confiant à un riche étranger et qui ne sen remettra pas au premier revers de fortune. Avec la notable différence que pèse sur le second le poids de la culpabilité dune mère morte en couches dont on laccuse de lavoir tuée Si Enrico a longtemps la tentation de ne pas aimer son petit frère pour des raisons familiales externes, la confiance immense que lui voue Lorenzo aura raison de ses réticences, le laissant sans défense devant ses souffrances. On pourrait d’ailleurs schématiser, et les physiques des acteurs à l’époque en témoignent, en disant que le frère Enrico est un personnage masculin protecteur et Lorenzo son versant féminin vulnérable. Marcello Mastroiani, exceptionnel, donne à voir sur son visage avec un minimum deffets, un sous-jeu très intériorisé, le conflit et la douleur qui lenvahissent au fur et à mesure que la santé de son frère périclite, ce chagrin sans larmes, le pire de tous. Jacques Perrin, teint en blond jaune, est livide, maladif, jouant de manière nettement plus extravertie. Habillé longtemps dun pardessus beige quand son frère est vêtu dun manteau bleu marine, Lorenzo finira dans des draps blanc sale et Enrico dans noir du deuil. Les couleurs du films sont en bleu-vert et en beige-blanc, bichromatiques, les images de Jacques Perrin sur son lit dhôpital, transféré comme mourant seul une chambre avec un lit et rien autour, un pauvre fauteuil noir au fond de la chambre, la moitié du visage éclairé, lautre déjà dans la pénombre, sont dune beauté à couper le souffle (le mythique directeur de la photo Giuseppe Rotunno a travaillé aussi notamment sur « le Guépard » et » Senso »). Dans lensemble, cest sûrement le film le plus abouti picturalement parlant et du cinéma de Zurlini et du cinéma italien de lépoque.


Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques


Le film dans l’époque

Après le néoréalisme italien, on entamait avec Zurlini et Antonioni, voire Visconti, le réalisme poétique quon pourrait dire « intérieur ». Si Zurlini est méconnu aujourdhui, cest en premier lieu parce quil a eu le malheur dexister en même temps quAntonioni, cinéaste moderne avant lheure de la désespérance des sentiments dont beaucoup de jeunes cinéastes (notamment asiatiques) sinspirent encore largement aujourdhui. En second lieu, le désespoir de Zurlini, inadapté à la vie était réel, mort à 56 ans en laissant 8 films en 20 ans (1955/1976), son état moral lobligera à renoncer pendant les dernières années de sa vie à des projets sublimes comme« Le jardin des Finzi Contini » (ce film va ressortir enfin ! ! ! ! ! ! en juillet) dont il écrit le scénario mais quil confie pour la réalisation à De Sica.

Le « Journal intime », si il est sans doute le plus beau film de Zurlini (parmi les 5 que jai vus, les autres sont quasiment introuvables), est aussi le moins facile à voir aujourdhui : le sujet et le récit sont datés et on a du mal a en extraire luniversalité des sentiments. Bien que le jeu des acteurs et la mise en scène soit modernes et indémodables, indémodés, le genre mélo réaliste démonstratif a quelque chose danachronique, lidentification à la situation et aux personnages est difficile (contrairement à un film comme « Le Professeur »).


Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques


Jacques Perrin et Valerio Zurlini

Jacques Perrin, aujourdhui essentiellement producteur, venu après la projection du film parler de Zurlini et du tournage de « Cronaca familiare », a rencontré Zurlini par hasard alors quil jouait au théâtre « L’Année du bac » avec Sami Frey et cest ce dernier que le réalisateur était venu voir en coulisses… Jacques Perrin est le héros quasiment malgré lui de lunivers de Zurlini, acteur principal de trois de ses films « La Fille à la valise » (1962), « Cronaca familiare » (1962) et Le Désert des Tartares (1976), succédant à JL Trintignant (« Eté violent », 1959) et précédant Alain Delon (« Le Professeur », 1972), le plus fort de tous et mon film préféré de Zurlini (malgré la coupure de 20 minutes à ce quon dit et la dénaturation dun projet plus ample) Plus tard, Jacques Perrin raconte que cest lui qui a en quelque sorte forcé la main de Zurlini pour quil réalise « Le Désert des Tartares », pressentant une correspondance entre lui et Dino Buzzati (il semble que malgré que Buzzati lui ait clairement dit de le trahir pour adapter son livre, Zurlini nait pas osé et cest vrai que personnellement, je trouve le film bien inférieur au livre).

45 ans après le tournage du « Journal intime », Jacques Perrin se souvient Zurlini ne dirigeait pas les acteurs car il les avait déjà longuement conditionnés psychologiquement auparavant, Jacques Perrin insiste sur une dimension essentielle du travail de Zurlini, bien quil soit avant tout un peintre et ses compositions superbes dans « Journal intime » en témoignent et un critique de peinture, professeur dhistoire de lart, Zurlini voulait filmer lâme des gens! Jacques Perrin parlant du travail de Marcello Mastroniani, raconte comment cet acteur de génie fuyait toute psychologie et explications et ne préparait quasiment pas ses scènes, recherchant pour chaque prise à être surpris comme dans la vie.

 

Jacques Perrin et JA Gili au cinéma « Grand Action » (photo VS)


Rare rescapé de cette période, Jacques Perrin est toujours aussi séduisant bavard, intelligent et vivant, la photo sur le blog ne lui rend pas justice, je lai prise avec mon téléphone mobile lors du petit cocktail qui a suivi la projection au cinéma Grand Action dirigé par une sémillante jeune femme en robe de satin bleu ciel organisant lévénement pour le cinéclub mensuel Positif. Séance présentée par Jean-Antoine Gili le spécialiste du cinéma italien de la revue Positif (auteur de nombreux livres sur le cinéma italien et responsable du festival italien dAnnecy).



Jacques Perrin avec la directrice du cinéma « Grand Action » (photo Emmanuel Guerry)

Cette soirée a été filmée par le réalisateur Olivier Grimberg : voir le film de la rencontre sur son site www.goodfellows-films.com


Merci à Emmanuel Guerry de m’avoir permis de publier deux de ses photos de Jacques Perrin qui remplacent avantageusement la mienne… que je garde néanmoins en souvenir…

 

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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