"Cruising" ("La Chasse") : L'Homme qui aimait les bruns

William Friedkin, 1980, reprise en salles le 5 mars 2008

 

Steve Burns, policier sans histoires, est recruté par le capitaine Edelson pour infiltrer le milieu gay « leather SM » de New York. «Vous savez pourquoi je vous ai choisi?» lui demande Edelson : parce que toutes les victimes vous ressemblent : 30 ans, 75 kg, brun, taille moyenne, yeux marron.

 

Depuis quelque temps, on repêche des membres humains dans le canal à New York, c’est la première image du film : l’immensité de l’eau opaque et sale en ville, un bras livide et marbré flottant à la surface. La police pense que l’auteur de ces macabres découpages est le même que celui qui assassiné six mois auparavant un professeur d’université de Columbia à coups de couteaux lors de ce qui ressemblait à un rituel SM.

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Une voiture de police patrouille la nuit dans une rue déserte, l’un des flics apostrophe deux travestis en pantalon de cuir noir, talons hauts, longs cheveux filasse. Sous la menace d’une contravention pour racolage, les deux flics les forcent à monter dans la voiture… Sous la lumière blafarde de l’éclairage du plafonnier de la voiture, les deux hommes apparaissent tels qu’il sont : mal rasés, fatigués, leur perruque de travers, l’un de travesti ira ensuite se plaindre au capitaine Edelson à qui il sert d’indic.

 

Al Pacino
© United Artists Galerie complète sur AlloCiné

 

 

Pendant ce temps, une silhouette en blouson de cuir noir, casquette en cuir noir, filmée de dos, se dirige vers la porte d’une boite de nuit. Dans la pénombre du « leather bar », les hommes se regardent, se jaugent, s’arrêtent ou passent leur chemin. Un beau mec d’une trentaine d’année accoste un interlocuteur dont on ne voit que les lunettes noires, la bouche qui répond à l’invitation, pourquoi ce genre d’endroit, «parce que j’ai un problème d’ego, j’ai besoin d’être vénéré», répond le beau brun. On retrouve les deux hommes dans un appartement plongé dans l’obscurité, le beau mec nu en string noir regarde dans un miroir l’autre homme tout de cuir noir vêtu et tapi dans le fond de la pièce, toute la scène est ensuite filmée dans le miroir. Le lendemain matin, l’homme aux lunettes noires, déjà habillé et prêt à partir, fouille dans un tiroir, l’autre se réveille et signe ainsi son arrêt de mort Une sorte de comptine pour enfants faiblement fredonnée « loup, où es-tu, que fais-tu » « Tu m’as forcé à faire ça », ce sont les dernières paroles du tueur. La police retrouve la victime attachée à son lit, violée et lacérée de coups de couteau, c’est un comédien du nom de Laurent Lukas.

 

La scène est terrible, une vraie leçon de thriller, Friedkin a une façon clinique et exceptionnellement précise de filmer l’économie du décor, des gestes et des mots, leur inéluctable enchaînement jusqu’au meurtre : au matin, quelques plans nets et rapides sur des objets, une casquette en cuir noir posée sur une chaise, un téléphone en bakélite noir, des bottes noires Et la peur, la question jubilatoire du tueur «tu as peur?» Les bruits insoutenables de la lame qui s’enfonce dans les chairs, du sang qui coule, c’est redoutablement bien mis en scène avec une impitoyable sobriété

 

Bien qu’on ait traité ce thriller de «racoleur», ce ne sont pas tant les tenues des hommes en uniforme cuir noir qu’on retient, bien que ça en jette, ces attroupements qu’on dirait de motards sans casques, groupés devant les clubs comme un essaim d’abeilles noires ou battant inlassablement le pavé en tournant en rond, quand ils ne sont pas adossés dans leur solitude à un mur de Central Park, la chasse (cruising)… Ce qu’on retiendra, ce sont plutôt les regards des hommes quand ils regardent les autres hommes, se scrutant, se jaugeant, s’évaluant comme des marchandises offertes au plus effronté, des regards toujours entre le sexe et la mort, tel celui de la troisième victime qu’on serait tenté de prendre pour le serial killer… Et le bruit des chaînes et des fers qui s’entrechoquent quand ils déambulent sur les trottoirs, dans les allées noires du parc, Friedkin va utiliser le réalisme des sons réels, les bruits de bottes qui ne tarderont pas à obséder l’inspecteur Burns Le tout sur une musique hard rock obsédante composée exprès pour le film à la demande du réalisateur par un groupe punk de LA, The Germs.

 

Tout le long du film, on retrouve cette précision chirurgicale et froide dans la façon de filmer, dans les photos qui disent tout en un plan, le contenu d’une mallette, les tenues travestis suspendues à des cintres dans une penderie, le reflet d’une lame dans une botte, une casquette en cuir noir sur une chaise, l’escalier en béton crasseux de la descente dans les clubs, suffisent à faire froid dans le dos. Friedkin avait déjà un côté néo-documentaire dans « French connection » (1971) un peu à la manière de Barbet Shroeder qui, lui, utilisait des pans entiers de documentaires insérés dans ses films (avant sa reconversion hollywoodienne). On connaît le réalisateur aujourd’hui surtout à cause de « L’Exorciste » (1973) et on lui doit récemment « The Rules of engagement » (2000). *

 

* depuis il y a eu « Bug » (2006)

 

Al Pacino
© United Artists Galerie complète sur AlloCiné

 

 

Sous le pseudonyme de John Forbes, Steve Burns va s’installer dans un appartement de location dans le quartier gay. Il y fait la connaissance de son voisin de palier, Ted Bailey, jeune auteur de théâtre, la seule personne sympa de tout le film Ted vit avec Gregory Melanese, un danseur futile et jaloux, en tournée la plupart du temps. Immergé dans son enquête, Steve Burns (Al Pacino) qui squatte à présent les clubs cuir SM toutes les nuits, n’en sort pas indemne. Débarqué avec un blouson de cuir noir pour se fondre au microcosme, il ne tarde pas à s’habiller spontanément comme eux, un bracelet en cuir noir clouté, un débardeur noir, un bandana noir dans les cheveux. D’une façon très subtile, Friedkin intercale entre deux scènes un seul plan de Pacino se teignant les sourcils face à son miroir, plus tard, un plan unique de Pacino en train de transpirer sur des haltères dans sa chambre, etc Sa physionomie change, de pâle, il devient livide, les yeux cernés, le regard hébété. La scène clé du passage de l’autre côté du miroir a lieu une nuit où le policier accepte d’aller danser sur la piste avec un type qui lui passe un mouchoir fripé à sniffer qu’ils se refilent l’un et l’autre en se déhanchant, la tête et le corps de Steve Burns explosent…

 

Les réalisateurs du « Nouveau Hollywood » avaient de l’audace On ne pourrait jamais refaire ce genre de films aujourd’hui Harcelé par les ligues homosexuelles de l’époque et par la censure, Friedkin dût couper 20 mn de scènes pour la version en salle, celle qu’on voit aujourd’hui encore, Al Pacino, lui, préféra renier le film
C’est qu’Al Pacino fait une composition extraordinaire d’homme ordinaire qui, placé dans un milieu extrême agissant sur lui comme un révélateur, ne va pas pouvoir échapper à ses pulsions intimes sous-jacentes dont il ignorait tout. C’est dans son regard, aussi bien que dans sa démarche, ses vêtements, que son personnage se transforme, rongé par la fatigue, l’hébétude, la fascination et la tentative de répression de ses désirs inavoués et inavouables que d’autres affichent sous son nez toutes les nuits.

 

Quand on ne connaît pas ce milieu, ce qui est la cas de la plupart des spectateurs du film dont je suis, on serait tenté de ne pas être tellement étonné que ces rituels SM et BD entraînent la mort, tant il semble que les limites de la souffrance soient repoussées au-delà du possible, le meurtre ne représentant que l’étape ultime de la recherche de la jouissance. Bien que la plupart des scènes considérées comme trop choquantes par les producteurs du film soient restées dans un placard des studios, plusieurs scènes filmant les pratiques cuir SM et BD (bondage and dependance) dans les clubs gays, même si elles ont été grandement édulcorées, peuvent heurter la sensibilité, comme on dit, en deux mots, il ne viendrait pas à l’idée d’aller voir ce film « en famille »

 

Il y a un côté « Psychose » (Norman Bates) dans le profil du serial killer, encore un, bienvenue au club ! Pour ne pas en dire trop, la fin est assez géniale Et il faut rester concentré sur tous ces hommes bruns, dont Al Pacino, qui se ressemblent physiquement, d’autant que les trois quarts du film se passent la nuit Encore un film culte à «mériter»

 

Casting : Al Pacino : Steve Burns Paul Sorvino : Capitaine Edelson Karen Allen : Nancy Gates Richard Cox : Stuart Richards Don Scardino : Ted Bailey

Ce film a été repris à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2007.

écrit par Vierasouto sur CinéManiaC/Allociné le 28/04/06

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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