"De La guerre" : j'aurais voulu être un chanteur…

Cannes 2008, Quinzaine des réalisateurs, Bertrand Bonello, sortie le 1er octobre 2008

Pitch

Après une expérience limite, un réalisateur, en quête d'identité, se remet en question en fréquentant une secte qui prêche le plaisir permanent et le retour à l'animalité.

Le film est une sorte de psychanalyse artistiquement ordonnée, désordonnée, qui conclut ce que connaît tout client/patient des psychothérapies diverses, l’analyse ne sert pas à vivre mieux parce qu’on est devenu plus fort ou plus heureux mais parce qu’on a accepté ses faiblesses : de ne pas être Bob Dylan, par exemple, même si l’épreuve passe par le meurtre du colonnel Kurtz…Né en 68, Bertrand Bonello a vu le jour au lendemain du « jouir sans entraves », pour ne pas dire le jour-même, mais quand même 20 ans trop tard pour combattre… Les barricades, il les aura imaginé derrière les barreaux de son berceau et ça le chagrine. Il faudrait donc reprendre la guerre pour retrouver le droit au plaisir, la génération peace and love y avait accès notamment par les drogues, les portes de la perception de Jim Morrison s’ouvraient sous acide et se refermèrent au Père Lachaise. Il y a danger à se faire plaisir 24h sur 24 pour ne pas dire que le plaisir et la mort sont si proches, ne serait-ce que cette position allongée du repos après la jouissance, du repos éternel, qu’après les avoir obtenus, on ne sait plus quoi en faire… Trop de plaisir tuerait le désir et le retour à la vie réelle le réhabilite en le rationnant, voire en le supprimant, on peut alors en rêver à nouveau comme d’un paradis perdu, au fond, l’assouvissement du désir est-il souhaitable? La condition de dieu est-elle si enviable?

« L’homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux » a dit un poète… C’est un peu le centre du film : accepter d’être mortel, de ne pas être dieu représenté souvent par une image paternelle.
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photo Ad Vitam

C’est un peu tout cela qu’aborde le film présenté comme un conte initiatique : Bertrand (Mathieu Amalric), un réalisateur prise de tête, empêtré dans une relation de couple sans projet,
des plaisirs intermittents tarifiés auxquels il préfère sa télé (« ExitenZ » de Cronenberg sur l’écran), galère dans des entreprises de pompes funèbres, obsédé par la mort, sous le prétexte d’étoffer le sujet de son prochain film. Enfermé par hasard dans un cercueil, il y passe une nuit déterminante : à la panique claustrophobique de ne pas pouvoir en sortir ni respirer a succédé une impression d’extase, de bien-être absolu…Aux portes de la marbrerie, un guide verbalise ce que ressent Bertrand sans se l’avouer, le plaisir, la joie n’existent plus aujourd’hui, il faut faire la guerre pour le mériter (« De la guerre » de Clausewitz, le livre de référence)… L’homme (Guillaume Depardieu, coiffure de samouraï, sabre en main) l’emmène dans une villa à la campagne, temple d’une secte qui prèche le plaisir permanent avec à sa tête un gourou femme : Uma (Asia Argento), qui elle-même dissimule sa féminité en bandant sa poitrine, en attachant ses cheveux… Sur place, on lui enseigne le repos et la jouissance en alternance avec pour moyens un stage intensif : le retour à l’animalité, l’acceptation d’une forme d’horreur intrinsèque à la jouissance, des exercices épuisants pour forcer le lâcher prise, accepter de perdre le contrôle… L’ambiance est celle d’une secte guerrière qui n’aime pas la guerre mais qui la pratique pour accéder à l’utopie d’ouvrir « les portes du ciel »…


photo Ad Vitam

Bertrand y passe un premier séjour de mise en condition, lui plutôt passif. Son bref retour à la vie réelle est une catastrophe. Il revient alors dans la secte, belliqueux et engagé, accueilli comme un frère, les armes à la main, mais pour tuer qui? Ce sera l’image du père, celle qu’il recherche dans les cimetières, ce père dont sa mère (Aurore Clément, actrice d' »Apocalypse now ») lui affirme qu’en entendant son expérience dans la secte, il le ferait enfermer à l’asile… Sur les bords de la rivière, Bertrand en termine alors avec le colonnel Kurtz… Avec le cinéma des maîtres, des pères… Il pourra ensuite retourner faire « son » cinéma de mortel, ayant renoncé à être un dieu, dans la vie réelle, la cure est finie, il peut être heureux en acceptant de n’être pas Bob Dylan… Le film se termine sur une chanson de Bob Dylan, comme il avait commencé par une phrase de Bob Dylan en exergue : « Si je n’étais pas Bob Dylan, je penserais sûrement moi aussi que Bob Dylan a beaucoup de réponses… »
 
Bien que je connaisse mal l’oeuvre de Bonello, on n’est pas étonné qu’il ait voulu Jean-Pierre Léaud dans un des ses premiers films « Le Pornographe » (avec déjà la relation père-fils) : des rôles comme celui de Mathieu Amalric, Léaud, symbole de l’acteur libre dans un cinéma en révolution, en a joué une collection dans les années 60/70, de Godard et Rivette (« Out one ») à Eustache, allant même jusqu’à tourner sous la direction d’un poète engagé et guerrier comme Glauber Rocha (« Le Lion à Sept têtes »). Qui d’autre qu’Amalric aurait pu jouer ce rôle, aurait pu prendre la relève? Cet acteur hors normes a peu de chance d’avoir le temps de passer de temps en temps à la réalisation, comme il le souhaite, si il livre des performances aussi impressionnantes, car de James Bond au cinéma d’auteur, il semble partout indispensable. 


photo Ad Vitam

Va-t-on accepter aujourd’hui dans une époque où la « philosophie » est de travailler plus pour gagner plus de prendre ce film pour ce qu’il est : un conte philosophique, psychanalytique? Et le film a-t-il assez de force pour passer de l’individuel (la thérapie de l’auteur) à l’universel (l’art, le cinéma)? En nommant son personnage principal Bertrand, le réalisateur s’impose un handicap de départ C’est un film hippie sans acide, peace and love sans la paix… Un film psychologiquement violent, dérangeant, impudique, la culpabilité de se faire plaisir ayant remplacé l’insouciance, la joie désormais facturée, domestiquée : elle se mérite, s’enseigne, s’apprend ; les quatre compères d’un film comme « La Vallée » de Barbet Schroeder n’avaient nul besoin de faire un stage dans une secte pour savoir « jouir sans entraves »… mais ils l’ont payé le prix fort… (« La Vallée, je la vois… »). Est-on prêt aujourd’hui à risquer sa vie pour atteindre le nirvana dans un monde où on est terrorisé par le tabagisme passif et son taux de choléstérol? A tendre au risque zéro, ne risque-t-on pas le plaisir zéro? A l’inverse, l’addiction au plaisir n’est-elle pas également une prison? La réalité se situerait modestement dans un compromis, remis laborieusement en question tous les jours, pas de quoi faire rêver… Reste le cinéma pour exutoire poétique, qu’on en soit le spectateur, l’acteur, le producteur, « La Vraie vie est ailleurs » (Rimbaud)…


 

 

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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