« Demain dès l’aube » : duel à l’honneur du cinéma français

Cannes 2009, Un Certain regard, sortie 12 aout 2009

Le cinéma français retrouverait-il de son panache? Deux films présentés à Cannes donnent le ton : le magistral « Un Prophète » de Jacques Audiard et « Demain dès l’aube » de Denis Dercourt, où on atteint le top de la qualité : des films non auteuristes au sens où il sont tous publics avec la facture des films réservés souvent aux cinéphiles…
Après le succès mérité de « La Tourneuse de pages » du même réalisateur Denis Dercourt, je tenais beaucoup à voir « Demain dès l’aube », un film qui, comme le précédent, sortira sans tapages astucieusement au milieu du mois d’aout (12 aout), et fera sans doute le même carton. Comme le précédent film, le piano est au centre du film sans pourtant en être le sujet : après la pianiste Catherine Frot, le pianiste Vincent Perez… Mais l’analogie s’arrête là, ce point commun nous permettant de beaux moments de musique. Mathieu, un pianiste concertiste, est appelé par sa mère très malade à s’occuper de son frère cadet dont elle s’inquiète de son penchant envahissant pour les batailles historiques… Son couple flottant un peu, sa carrière décollant sans plus, sa mère en fin de vie, Mathieu décide de retourner vers les lieux de son enfance : prétendant faire un voyage au Japon, il s’arrête aux portes de Paris dans la maison de campagne familiale occupée par sa mère et son frère.
—–

photo Diaphana

D’entrée, Paul, le frère cadet (sublime Jérémie Rénier), est présenté comme un homme fragile, immature,  crédule, qui regrette ses jeux d’enfance avec son frère aîné et saute de joie à son arrivée. Employé dans une usine, Paul a une autre vie  secrète : soldat de l’empereur du 5° régiment… On entre alors dans un univers anachronique, qui existe dans nos sociétés et qu’a reconstitué  Denis Dercourt, une sorte de secte des adorateurs des batailles de Napoléon qui passent tout leur temps libre dans des jeux de rôle à reproduire les campements à la bougie, les soirées au château, les batailles, les duels, les bivouacs… Un jeu dangereux qui révèle chez beaucoup des participants une tendance à la schizophrénie, à ne plus faire la différence entre rêve et réalité. C’est d’autant plus saisissant qu’avec son sens du thriller souterrain, le réalisateur livre une scène d’ouverture d’époque avec un duel en costumes et il faut attendre le générique pour retrouver l’époque contemporaine où Mathieu donne une leçon de piano tandis que sa femme et son fils l’attendent dans la pièce mitoyenne…
Pour aider son frère cadet Paul à sortir de cette imposture où il a plongé pour échapper à la réalité (ravivée par la fin proche de leur mère qu’il ne supporte pas), Mathieu est obligé de jouer le jeu et accepte de participer à un bivouac. Malheureusement, le cadet encourageant l’aîné à briller, le second ne voulant pas  mettre le premier en péril, Mathieu se retrouve obligé d’accepter un duel avec le pseudo-Capitaine Déprées (Aurélien Recoing) du 2° régiment, ennemi du 5° régiment de son frère Paul depuis la bataille de Wagram… Un homme possédant titre et château, qui, lui, semble avoir versé dans ce jeu de rôle pour retrouver le pouvoir d’antan lié à son rang, son chirurgien en chef des armées étant en vérité aide-soignant à l’hôpital du coin… Scène clé où l’aide-soignant interpellé nie sa fonction en disant qu’il est en vérité un soldat de l’empereur mais qu’il faut le taire.C’est d’une belle histoire d’amour fraternel qu’il s’agit sans la moindre mièvrerie et encore moins de sensiblerie, une histoire d’amour tout court entre deux frères que les drames de l’existence vont souder à la vie à la mort. Paul resté un enfant, Mathieu devenu un adulte, la mort prochaine de leur mère les réunissant, chacun n’aura de cesse de protéger l’autre. Paul voit avec bonheur le retour de Mathieu dans la version pervertie de leurs jeux d’enfants, cette armée factice Napoléonienne où il veut le mettre en valeur, Mathieu, à la fois fasciné et lucide, cherche à soustraire son petit frère de ce milieu en prenant sa place. La scène finale, magnifique, que le réalisateur coupe idéalement sans tomber dans le piège des prolongations, est un choc en sourdine, la réalité vient de rejoindre la fiction, le film a insidieusement basculé dans le thriller poignant qui claque sèchement comme un salvateur coup de feu. On avait reproché, infime reproche, à « La Tourneuse de pages » de ne pas oser, ici, c’est fait! Images à la fois belles et sombres, ciel bas, campagne pluvieuse filmée comme entre rêve et cauchemar, la réalisation plutôt classique mais discrètement éthérée, parfois un peu floutée, colle parfaitement au sujet, les reconstitutions des costumes et coutumes de l’époque Napoléonienne étant, pour leur part, étonnantes de crédibilité (sans parler des robes taille ‘ »Empire » façon Joséphine de ces dames à la soirée du château…).

Le tandem Vincent Perez/Jérémie Rénier fait merveille, si le premier est  très bien, le second, égal à lui-même, acteur exceptionnel, est immédiatement LE personnage, touchant, inquiétant, borderline, parfait. Dans le rôle de la mère, Françoise Lebrun, l’ancienne égérie de Jean Eustache (« La Maman et la putain »), dans celui de l’épouse, la désormais incontournable Anne Marivin (

vue encore cet après-midi dans le redoutable  « Je veux te manquer », le type même du film français choral filmant pour ne rien montrer ni dire des molles tranches de vie d’un catalogue d’archétypes, zappant de l’un à l’autre pour faire rythme, un cinéma où « les destins de 36 personnages s’entrecroisent »… D’après les interviews lues ici et là, UGC aurait fait signer la désormais réalisatrice Amanda Sthers, écrivain et dramaturge à succès -qu’on aurait poussé à tenir elle-même la caméra, l’ex-Madame Bruel semblant nettement plus douée pour la plume- pour deux autres projets à venir, à quoi passent les subventions du cinéma français…)

Notre note

(5 / 5)

Mots clés: , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top