« Des Trous dans la tête » : perceptions d’enfance

Guy Maddin 2006, sortie DVD 7 octobre 2009


Après avoir été tant emballée par « 
Winnipeg, mon amour » qui sort ce mercredi en salles, la tentation était forte de me procurer une des dernières places disponibles pour le théâtre de l’Odéon où avait lieu ce lundi 19 octobre soir une drôle d’entreprise : la projection du film de Guy Maddin « Des Trous dans la tête » avec tous les sons, chants, bruitages en direct et Isabella Rosselini en récitante, costume cravate et cheveux bruns très courts. Donc, sur la scène, 3 bruiteurs incroyables qu’on voit et entend tout en étant dubitatif (un matériel rudimentaire, des gestes simples), émerveillé : quel talent! Pour Isabella Rosselini disant le texte en français, c’est chacun ses goûts, pour la part, j’aurais autant aimé Guy Maddin en VO comme on peut avoir le choix sur le DVD du film qui vient de sortir le 7 octobre 2009 tandis que se poursuit à Beaubourg la rétrospective Guy Maddin (jusqu’au 7 novembre 2009).
 


Pas étonnant que Cronenberg aime Maddin ne serait-ce que pour ces trous dans la tête des orphelins… Ayant vu « Winnipeg, mon amour » avant « Des Trous dans la tête », j’ai retrouvé beaucoup de thèmes communs, d’abord, la démarche : les souvenirs anciens obsédants d’un homme qui revient sur les lieux de son enfance… Ici, un homme d’une quarantaine d’années va repeindre sur une île le phare où il a passé son enfance. Puis, la figure omniprésente de la mère que Guy entend hurler à heure fixe de passer à table : ici, on est totalement dans le cinéma des perceptions, les choses sont telles qu’on les perçoit et non pas telles qu’elles sont et d’ailleurs que sont-elles au juste? (l’enfant entend cet ordre de passer à table comme un hurlement qui occupe tout l’espace sonore). La figure absente du père qui se tue au travail, dans « Winnipeg, mon amour », le père est installé sous un tapis pour la reconstitution, on apprend par ailleurs qu’il est mort de chagrin après qu’on ait détruit le stade de Hockey où il avait passé sa vie, dans « Les Trous dans la tête », le père se livre à des expériences scientifiques secrètes, glauques, filmé de dos, tué, enfermé trente ans dans un coffre, se remettant à la tâche aussi bien mort que vivant! On retrouve également la suspicion de la mère vis à vis de la pureté perdue de la soeur aînée.
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photo E.D. distribution

Le traitement du sujet, en revanche, est différent, si les images en noir et blanc empruntent au muet, dans « Winnipeg, mon amour », on est dans le poétique, le fantasme, le rêve éveillé, dans « des Trous dans la tête », on est franchement dans l’onirique, la déformation des gens, des sons  et des choses en fonction de l’effet qu’ils font sur Guy enfant. La mère répète qu’on vendra le phare si Guy n’est pas content… Guy répète que tout ça est trop pour lui… Et l’élément extérieur, le facteur exogame : l’arrivée de Wendy Hale (hale veut dire robuste en contrepoint de hole, le trou/dans la tête?), jeune fille qui plait à Guy mais aussi à Sis, sa soeur aînée. Alors,

Wendy se déguise en Chance, son frère, pour se faire aimer de Sis qu’elle aime aussi. Plus tard, les deux jeunes femmes ne se cachent plus et Guy, dépité, comprendra que Wendy comme il la désirait n’existe plus que dans son souvenir, fantôme idéalisé. Que penser des orphelins abrités dans le phare avec des trous dans la tête sur lesquels le père prélève un « nectar » pour ses expériences? Un nectar que va d’ailleurs s’injecter la mère dans un moment d’égarement… La mère qui soudain rajeunit pour ne pas dire que certaines fois elle se virilise, les cheveux lâchés sur un visage de jeune homme.


photo E.D. distribution

Le film se regarde comme une féérie cruelle psychanalytique, le rêve sans ou avec son interprétation mais quelle beauté! Le garçon labellé cruel est souvent filmé nu, objet du désir, le garçon fragile s’appelle Needy, c’est une victime, Sis tue son père dans le labo où il a abusé d’elle en lui faisant des trous dans la tête, la mère morte continue de repèter que personne ne l’aime, Guy se décide à passer une troisième couche de peinture sur ses souvenirs mais ça ne suffit pas… Guy Maddin recrée le cinéma tel qu’il le voudrait au moyen d’une imagination délirante, non pas pour les faits, assez simples somme toute, mais pour la transcription fantasmée, parfois cauchemardesque, de ses souvenirs d’enfance, des ses obsessions et ressassements : la mère inquisitrice pointant la chasteté de ses enfants, la punition du désir imputable à l’interdit maternel, le gommage de la figure paternelle, l’androgynie avec le duo Melody/Chance, objet de désir bicéphale pour le frère et la soeur.

Tout comme le héros remonte à la source, le film revient à l’origine du cinéma, au cinéma muet avec des pancartes disant les sentiments (souvent très drôles), des expressions outrées des acteurs, des regards appuyés datant du jeu du muet, une voix off, de la musique, des chants, le cinéma spectacle, un art complet, entre rire et larmes et évasion, intriquation rêve/réalité revendiquée.
Une dernière remarque en comparant les deux films : si « Winipeg, mon amour » paraît plus rationnel, avec une narration plus classique, il comporte en fait encore plus de propositions cinéma et de mise en scène que  « Des Trous dans la tête » tournant volontairement en boucle autour du phare originel, plus répétitif, obsessif. Je lisais sur le catalogue de la rétrospective Guy Maddin à Beaubourg que l’oeuvre de Guy Maddin peut être considérée comme l’orientation qu’aurait pu prendre le cinéma après l’avènement du parlant au lieu de choisir la voix théâtrale du bavardage, des dialogues, comme c’est toujours le cas aujourd’hui ; c’est vraiment une bonne définition du cinéma de Guy Maddin où l’image et le son sont d’importance égale mais au service d’une configuration héritière du cinéma muet. 

DVD « Des trous dans la tête, E.D. distribution, sortie le 7 octobre 2009.

           
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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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