"Double indemnity" ("Assurance sur la mort) : le chef d'oeuvre inégalé du film noir

Billy Wilder, 1944

On nous annonçait une merveille de film réédité en DVD et c’est de bien pire qu’il s’agit… au point que j’ignore si je trouverais les mots pour décrire mon enthousiasme à la vision de ce premier chef d’oeuvre du film noir… Il est des films qui vous injecteraient le virus de la cinéphilie dès les premières images et il en fait partie…

 

Une définition très simple du film noir, cest la correspondance entre les images et la noirceur intérieure des personnages : « Double indemnity » en est la parfaite démonstration, le directeur de la photo (John Seitz) utilisant jusquau génie les scènes dans la pénombre pour ne pas dire dans le noir quasi complet, usant et abusant de nombreuses projections sur les murs des lattes de volets, des barreaux des fenêtres, emprisonnant encore davantage les personnages dans leur funèbre dessein et funeste destin, utilisant même parfois des particules d’aluminium pour donner l’impression de la poussière.

« Double indemnity » est tiré dun livre de James Mc Cain*** dont on avait déjà adapté au cinéma « Le Facteur sonne toujours deux fois » avec deux thèmes récurrents à la base du film noir non mafieux : linsertion des personnages dans lAmérique moyenne et le portrait de la femme adultère se muant en femme fatale. Dans « Assurance sur la mort », la femme fatale est un monument du genre : une prédatrice féline qui se déplace dans sa maison comme un fauve encerclant sa proie.

*** 3° adaptation d’un livre de James Mc Cain plus tard avec « Mildred Pierce » qui est plutôt un mélodrame noir.

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Le film démarre somptueusement par une scène de nuit : une voiture roule sur une avenue et stoppe devant un immeuble : en sort une silhouette masculine, filmée de dos, un pardessus posé sur ses épaules. Quelques banalités échangées avec le gardien plus tard, lhomme entre dans son bureau plongé dans le noir, on pourrait croire à limage du privé de retour dans son agence de détective Lhomme sassied, prend une cigarette de sa main droite, lallume de la même main, on se rend compte immédiatement quil a le bras gauche paralysé, quil doit être blessé, sans doute par balle La faible lampe de bureau nest allumée quen dernière extrémité, la pièce demeurant le plus longtemps possible dans la pénombre, lhomme attrape alors un microphone et raconte son histoire au dictaphone, la voix off enveloppera tout le film avec quelques rares retours sur cette image du narrateur au micro

 

La première phrase du récit de Walter Neff définit lessence du film noir «je lai fait pour largent, je lai fait pour une femme, je nai pas eu largent, je nai pas eu la femme» tout est dit Cest grandiose, il faut lentendre en VO pour «percuter», comme on dit… «I did it for money, I did it for a woman» Contrairement au polar ou au thriller, on connaît immédiatement le meurtrier : Walter Neff le dit lui-même au bout de quelques minutes : il a tué le mari de Phyllis Dietrichson

 

 

La confession de Walter Neff, agent dassurances, sadresse au chef du contentieux, son supérieur hiérarchique : Keyses, obsessionnel des combines pour rouler les assurances, fouineur taraudé par un ulcère à lestomac, plus tatillon quun inspecteur de police. Or Keyses, pour la première fois en 25 ans na pas démasqué un imposteur : son subordonné et ami Walter Neff, parce quil était «trop proche de lui» au propre et au figuré (On verra à la fin du film lémotion générée par cette simple phrase reprise par le chef «encore plus proche que ça», quelle beauté des dialogues distillés au goutte à goutte)

 

Flash-back quelques mois auparavant : LA 1938 : Walter Neff, dont le métier consiste à faire du porte à porte pour vendre les assurances de la compagnie « Pacific all risk », va sonner à celle de la famille Dietrichson : le maître de maison absent, son épouse accepte de le recevoir, cest ce quelle dit du haut de lescalier pendant que lemployée de maison tente de mettre Neff à la porte : première apparition de Barbara Stanwyck (Phyllis Dietrichson) enroulée nue dans une serviette de bain, la perruque blonde à frange roulée sur le regard de vamp, disant quelle prenait un bain de soleil, Neff est sidéré au sens du mot : frappé par la foudre du coup de foudre Deuxième vision de Barbara Stanwyck : un long plan sur des mollets de femme descendant lescalier avec des mules à hauts talons et pompons en fourrure et une chaînette en or à la cheville enchaînant aussitôt limaginaire de Neff Last but not least troisième plan sur Phyllis, la femme fatale, mettant Neff au tapis en achevant de reboutonner sa robe tout en descendant lescalier, une sorte de strip-tease à lenvers, torride

 

Walter Neff, présenté comme victime de la femme fatale, séductrice et manipulatrice, a su tout de suite que Phyllis Dietrichson était une garce, ancienne infirmière que sa belle-fille Lola soupçonne davoir assassiné sa mère avant de se faire épouser par son père, ce Monsieur Dietrichson dont Phyllis veut maintenant se débarrasser et toucher ensuite son assurance vie. Mais pour cela, il faudrait décider son odieux mari à souscrire une assurance quil ne possède pas et pour le convaincre, Walter Neff est le pigeon providentiel Bien que victime, Neff sait donc immédiatement à qui il a affaire, lors de leur second entretien, le couple s’insulte, ça n’empêchera pas Phyllis de venir le soir-même sonner chez Neff à l’improviste qui l’attendait…

 


Cependant, lors de sa confession finale à Keyses, Wilder donne une clé qui achève de remettre en question cette théorie de l’homme totalement manipulé par la femme de Pique : Neff dit que bien avant de rencontrer Phyllis, il a rêvé de rouler sa société dassurances, de transgresser la loi, et il se compare au croupier voyant filer des fortunes dans un casino On pourrait même aller plus loin en émettant lhypothèse que Neff veut se mesurer à son supérieur Keyses, image paternelle (contrôlant son travail et posant donc les limites à respecter) dont il allume les cigarettes à longueur de journée On verra à la fin du film la force symbolique de ce geste inversé quelle merveille de simplicité apparente, la fin est bouleversante Dans ces conditions, cest davantage dun couple de loosers voulant changer leur destin quil sagit, deux crapules de la middle class américaine se donnant d’ailleurs rendez-vous dans un supermarché, le lieu de consommation par excellence, prêts à tout pour sélever dans léchelle sociale : un ascenseur pour léchafaud bien que Wilder ait supprimé la fin initiale avec son anti-héros condamné à la chambre à gaz, fin qui avait accablé les spectateurs des projections tests et dont on a perdu les négatifs aujourdhui. En supprimant cette fin macabrement mais logiquement moraliste, en la remplaçant par une autre fin plus sybilline, Wilder, par l’entremise de Keyses, a sauvé son héros, en quelque sorte, en lui accordant le pouvoir de se retirer (il faut voir la scène finale pour le comprendre)

 

autour du film

Monter ce film nest pas une mince affaire pour BW : personne nen veut : ni les acteurs frileux pour leur réputation ni les scénaristes pour adapter le livre de James Mc Cain appartenant à un genre méprisé : le Pulp fiction

Le casting : George Raft, acteur borné alors au faîte de sa gloire, ami denfance du maffioso Bugsy Siegel et spécialisé au cinéma dans le même type demploi, refuse le rôle principal, Billy Wilder choisit alors un acteur spécialisé dans des rôles sympathiques et la comédie : Fred Mac Murray (Walter Neff), cest un choix pervers qui va changer la face du film, appelant lempathie immédiate du spectateur pour un assassin Pour le rôle de la garce, les actrices se défilent à Hollywood, BW convainc la plus star de toutes : Barbara Stanwyck (Phyllis Dietrichson) quil affuble dune perruque blonde vulgaire loin de faire l’unanimité Pourtant, elle est éblouissante : la scène de meurtre filmée sur le seul regard de Barbara Stanwyck (de l’opacité à la satisfaction muette, voire la jouissance) est un monument… Seul Edward G Robinson (Keyses) vient du film de gangsters où il a souvent joué les méchants, une image détournée ensuite car le rôle est en contre-emploi.

Le scénariste attitré de Billy Wilder sétant désisté devant la crudité du roman de James Mc Cain, Raymond Chandler est appelé à la rescousse comme co-scénariste : une collaboration tournant rapidement à la détestation entre les deux hommes qui ne se supportent pas, lun bon vivant ne tenant pas en place (Wilder), lautre introverti et ancien alcoolique repenti (Chandler) recommençant à boire pendant lécriture du scénario. BW en tirera même largument de son film suivant sur la déchéance dun alcoolique «Le Poison».

 

Filmographie en film noir de BW :

Double Idemnity/Assurance sur la mort (1944)

Le Poison (1945)

Sunset boulevard/Bd du crépuscule (1949)

Témoin à charge (1957)

Fedora (1978)

 

+ quelques une des comédies de BW les plus célèbres :

 

Uniformes et jupon court (1942)

La Scandaleuse de Berlin (1948)

7 ans de réflexion (1955)
Sabrina (1955)


Certains laiment chaud (1959)

La Garçonnière (1961)

Irma la douce (1963)

 

 


 

 

Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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