« Electra Glide in blue » : contre « Easy rider »

James William Guercio, 1973, sortie DVD 8 juin 2009

 

Hybride entre le road-movie et le western, le film s’oppose d’entrée à « Easy rider » en montrant une scène où les flics s’entraînent en tirant sur l’affiche du film. Pourtant, bien des similitudes dans ce qu’on pourrait nommer un « contre Easy rider » y compris la fin quasiment identique… Tourné par un musicien producteur du groupe Chicago, ayant aussi composé la BO éclectique et assez superbe, ce sera l’unique film de James William Guercio.John Wintergreen (Robert Blake), motard d’une patrouille de la police d’Arizona, se rêve en inspecteur de la brigade criminelle. Le meurtre d’un vieil homme maquillé en suicide dont lui seul repère qu’il s’agit d’un assassinat (« Le mec était mort avant de se suicider », dit le laconique médecin légiste…) va lui donner une chance. John W devient l’adjoint de Harvey, le chef névrosé de la brigade criminelle, endossant enfin la veste beige, le Stetson, le cigare.
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photo Wild side vidéo 

Robert Blake***/John W est un anti-héros convaincu des valeurs morales conservatrices de la loi dont le récit va démontrer l’érosion, voire la corruption, face à la contre-culture hipppie pas moins corrompue et dévoyée. Dès le début, John W arrête une décapotable, c’est un inspecteur de LA qui l’insulte quand il lui met un PV, plus tard à un ancien du Vietnam qui attendait un brin de compassion, il fait faire un détour de 500 kms, sympa mais limite borné, il verbalise à tour de bras quand son collègue Zipper lit des bandes dessinées à l’ombre, n’en bougeant que pour aller déjeuner.Ce film intègre plutôt harmonieusement plusieurs styles et influences. Pendant plus de dix minutes, on ne voit aucun visage mais des objets et des parties du corps, l’habit fait le moine … Ainsi, l’assassinat du vieillard est décrit par un verre, un dentier, un lacet, un fusil, des cotelettes sur le feu, etc… Ensuite, c’est l’entraînement du corps de John W sans visage, les haltères, les vitamines, puis, le ceinturon, le blouson, le colt, le casque, les objets mythiques de l’ordre avec qui John W entretient des rapports quasi-fétichistes… Ca deviendrait un peu lassant à la longue mais on stoppe ce système de juxtapositions d’images symboliques pour n’y revenir qu’épisodiquement. Les motos alignées comme des chevaux, les motards comme des cow-boys les enfourchent, on est passé au western.


photo Wild side vidéo

Le réalisateur, très influencé par le cinéma de John Ford, avait demandé à son chef-opérateur de coller à l’image jaune et ciel bleu de « La Prisonnière du désert », s’opposant en cela aux films du Nouvel Hollywood (démarrant justement avec « Easy rider », 1969). Provocateur aussi d’avoir choisi un héros qui croit à toutes valeurs réac auxquelles se sont opposé les tenants de la contre-culture. Habile stratagème de se poser apparemment du côté de l’Amérique conservatrice pour mieux en démolir les valeurs mais aussi celles d’une contre-culture qui se délite déjà, à la liberté et révolte d' »Easy rider », le réalisateur oppose le rien, la dépression d’un no valeur land.

Parfois drôle, souvent mélancolique, se terminant en drame, le film est une curiosité, une pépite qui va tenter bien des cinéphiles. Paysages sublimes, culte de la moto (Electra Glide est un modèle de Harley Davidson), de la musique, c’est aussi un film rock qui n’y croit plus. Un film existentiel où un policier intègre et naïf ne va pas trouver une seule personne intègre sur son chemin, ni dans la police ni dans les communautés hippies, et même pas chez les vieillards compromis dans des trafics pour éviter la solitude… Le vieillard assassiné est mort d’avoir voulu éviter d’être tué par la solitude… Cette démission des anciens, on la retrouvera dans un film comme « No Country for old men » à qui cet ocni (objet cinéma non identifié) fait penser de temps en temps pour l’ambiance fantômatique, le côté western décalé. Le Candide de l’histoire, ayant constaté l’échec de l’imagerie justicière qui l’avait motivé à entrer dans la police, est tué, alors qu’il n’y croit plus, à cause de l’image de répression qu’il renvoie à deux hippies dealers. Moins violent et percutant qu’« Easy rider », « Electra glide in blue » est franchement plus dépressif, sans espoir, et pas moins culte.
*** Robert Blake révélé par « De Sang-froid » (1963) de Richard Brooks, passé à la série TV (« Baretta »), reviendra tardivement au cinéma dans un film de David Lynch « Lost Highway » (1990).

DVD collection « Les Introuvables » Wild Side Vidéo (à la FNAC). Dans les bonus, présentation du film par J. Baptiste Thoret. Sortie 8 juin 2009.
Autres DVD « Les Introuvables » sortis aussi le 8 juin 2009 : « Wanda’s café » et « Les Visiteurs », inédit d’Elia Kazan (1972).

 

Notre note

4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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