"Eros+Massacre" : 69, année érotique + notes sur "Bon à rien"

Kijû Yoshida, 1969 et 1963
voir un extrait vidéo…« Eros + Massacre » (1969)


photo éditions Carlotta

La vie de lanarchiste Sakae Osugi vue par une jeune étudiante de 20 ans, Seiko, qui sinterroge sur elle-même, sur sa froideur avec son amant, un réalisateur de spots publicitaires. Pendant la scène où lhomme la dévore charnellement, la jeune femme reste de marbre. Un jeune homme vient alors les regarder pendant létreinte et le couple voit quil est vu mais ce dernier se détourne, il sagit dun jeune homme que Seiko a rencontré peu de temps auparavant et qui reste sourd à ses avances. Premier exemple du mélange réalité et rêve que lintrusion fantasmée de ce jeune homme dans la chambre du couple. Tout le film est sur ce registre dun mélange de rêve, réalité, fantasme que le spectateur devra démêler. Le film démarre dailleurs sur  l’interrogatoire dune femme qui pourrait bien être une des compagnes de lanarchiste Osugi car cest la démarche que va entreprendre Seiko : sintéresser au leader anarchiste, ce chantre et premier adepte de lamour libre, et aussi aux trois femmes de sa vie, pour tenter de se connaître elle-même. Seiko va notamment suivre les traces de Noé Itô, la seconde femme dOgushi avec qui il fut assassiné par un officier de larmée japonaise au lendemain du tremblement de terre de 1923.——

Film polémique, à sa sortie, la version longue dût être amputée à cause dune plainte pour violation de vie privée dune femme de lentourage de Sakae Ogushi*. Mais Kijû Yoshida, qui traite ici de lanarchisme, en utilisant l’opposition masculin/féminin, système impérial/anarchie, en abordant les différents angles de la réalité anarchique en contradiction avec la théorie (et cest sans doute en cela que la déconstruction du film correspond au kaléidoscope des différents points de vue), va plus loin, démontrant ainsi que le gouvernement voulait anéantir totalement le mouvement anarchiste à cause des idées dangereuses quil véhiculait sur la société, la famille.

Au mélange fantasme/réalité, sajoute donc la totale déconstruction du film et du récit et même aussi de limage à lécran (souvent, la plupart des personnages et des visages sont filmés dans la moitié inférieure de l’écran, on multiplie les décadrages, etc…) donnant au spectateur un multiple travail de choix : rétablir ou interpréter librement les scènes, en ordonner les séquences, en déduire un fil conducteur du récit aussi librement sans doute quOgushi était adapte de lamour libre D’après ce que j’ai pu lire, ce choix de donner le choix au spectateur en le désorientant a pour vocation de le priver du piège de l’identification**. Toute sa vie, Yoshida va lutter contre l’identification au cinéma. A noter plus futilement que l’acteur interprète d’Ogushi est splendide avec une ressemblance très frappante avec l’acteur français Marc Porel. Projet dune ambition démesurée servi par des images dune beauté parfois sublime à lordonnancement sophistiqué qui donne une impression dart engagé sur un concept plus que dart cinématographique.


photo éditions Carlotta 

Comme je le racontait en sortant de la séance mercredi dernier dans un précédent billet, la copie servie en salle, la reprise dont on parle tant, avait des sous-titres gris clair sur gris (film en noir et blanc souvent délavé) illisibles pour les deux tiers du film et je suis donc sortie à mi-parcours du film, le cou tordu de me tortiller (comme les autres spectateurs de la salle) à tenter dapercevoir en vain les sous-titres. Il sagissait de la version courte. Pour la version longue, elle est au programme du Centre Pompidou pour certaines séances, espérons qu’elle a des sous-titres lisibles… A moins quil ne sagisse dune épreuve supplémentaire de déconstruction du récit, quil faille imaginer aussi soi-même les dialogues ! ! ! Avec ce genre dexpérience, on peut dattendre à tout Pour un public averti et libre, il va sans dire…Notes :

* le personnage de’Itsuko dans « Eros + Massacre » correspond à une femme que Yoshida appelle Mlle K, député au parlement, ancienne figure de l’anarchisme et du féminisme, elle  fit scandale en 1916 en poignardant son Sakae Ogushi, son amant, dont elle ne supportait apparemment pas sa liaison en même temps avec Noe Itô. En 1969, Mlle K attaque Yoshida pour violation de vie privée.

** « Eros + Massacre » représente l’aboutissement des théories de Yoshida sur (contre?) le cinéma : refusant que le spectateur soit piégé par l’identification, il s’épuise à construire une relation d’égalité entre le réalisateur (lui) et le spectateur. Pour cela, Yoshida applique le dépassement de soi et même la négation de soi, laissant au spectateur le soin d’interpréter ce qu’il voit et ressent, de mettre le point final au récit. Yoshida démontre ici que le cinéma ne doit pas être une suite d’illustrations mais une oeuvre qui dépasse son auteur. Lire l’interview donnée en mars 1970 à « Positif » que le magazine republie de mois-ci.

« Père, État, Système impérial : à cette structure masculine du pouvoir sopposent lanarchisme de Sakae Ôsugi et sa doctrine de lamour libre… Logique masculine contre passion féminine, laffrontement de lère Taishô et du présent, tout cela convergeant vers linstant du massacre. » (extrait des notes sur le film de l’éditeur)

« Eros + Massacre » (1969), premier volet sur l’anarchie, fait partie d’une trilogie qu’on peut dire politique, le second volet « Purgatoire eroïca » (1970) sur le communisme et le troisième film « Coup d’état » (1973) sur le nationalisme. Ces deux derniers films ne figurent pas sur les 2 coffrets DVD Carlotta mais seront projetés lors de la rétrospective au centre Pompidou. Voir le site officiel…
 

« Bon à rien » (1963) 


photo éditions Carlotta

Pour sinitier à Yoshida, je pense quil vaut mieux commencer par son premier film à narration linéaire avec un début, un milieu et une fin : «Bon à rien», définition à lemporte-pièce de létat desprit de la génération nouvelle vague empêtrée dans le désuvrement, le nihilisme et la débauche pour tromper son ennui chronique. Totalement dans la mouvance Nouvelle vague française et Godard, auquel le film fait clairement référence, quatre amis trompent leur mal de vivre en jouant à se tuer, à faire semblant de mourir, en buvant dans les bars, en enlevant Ikuko, la secrétaire du directeur des entreprises Akiyama, père de Toshio, lun dentre eux, première scène du film. Mais la secrétaire, unique personnage féminin du film, ne se laisse pas impressionner et les remet à leur place en les traitant de « bons à rien ». Pourtant, Ikuko est séduite par Jun, qui, moqué par ses amis et écartelé entre la tentation dune relation amoureuse et le partage de la philosophie de lennui des copains, finira par nier son sentiment pour elle en arguant quils se sont tenu compagnie pour partager le vide de leur existence. Une existence vide de sens quil faudra finir par vider de la vie pour justifier la théorie, joindre le geste à la parole


photo éditions Carlotta

 


            

Notre note

(4 / 5)

Mots clés: , , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top