Harvey Milk : la performance d’acteur suffit-elle?

Gus Van Sant, sortie 4 mars 2009
C’est toujours difficile de critiquer un film sur la forme quand le fond est inattaquable, pourtant, le film de Gus Van Sant sur la vie d’un homme passionné ne passionne pas. Toutes proportions gardées, cela m’a fait penser à « Recount », sujet intéressant au départ mais interminable compte rendu détaillé pas à pas sur le compte des voix en Floride (lors la dernière élection de Bush), un film politique militant quasi-documentaire et c’est quasi qui est gênant. L’interprétation de Sean Penn va d’ailleurs dans ce sens, il a travaillé le mimétisme, coller le plus possible au vrai Harvey Milk (on voit sur les photos du générique de fin qu’il y est arrivé haut la main), ce qui est nouveau pour ce comédien génial plutôt adepte de la méthode Actors’ studio, ici, il livre une interprétation mixte, parfois intériorisée (le récit au micro sur lequel on revient tout le long du film, c’est là où il est le meilleur, brisé à l’intérieur, portant néanmoins le poids du monde sur ses épaules, sentant la fin proche), le plus souvent mimétique. Ce n’est pas dans une performance de ce genre que je préfère Sean Penn, mais, au contraire, dans des rôles comme « Outrages » où il va chercher la rage au fond de lui, mais c’est typiquement le rôle à Oscar tel que les aiment les américains. De toute façon, on peut se poser la question, la performance d’acteur, si sublime soit-elle, suffit-elle à faire un film sublime?Je ris en pensant à la critique du Dr Orlof (avec ce « pincez-moi, c’est bien le réalisateur qui a réalisé « Elephant »?…), il exagère mais je comprends ce qu’il veut dire : ici, Gus Van Sant livre un film à la fois grand public et engagé, ce qui est déjà  difficilement miscible, surexplicatif pour convaincre le plus grand nombre ; il choisit donc de s’effacer derrière son sujet, bien qu’on le retrouve dans les scènes d’intimité qui sont davantage sa tasse de thé (même si le chabadabada du début est un peu too much…). Dans les meetings, les manifs, on voit qu’il  peine tout comme on sent le labeur, presque l’ennui du devoir, à mettre en scène chronologiquement les quatre campagnes électorales de Milk qui sera élu la quatrième fois au conseil municipal en 1977. Pour faire simple, c’est un peu long, répétitif, redondant, on est pas loin du compte rendu filmé sans pourtant être dans le vrai documentaire.
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Sean Penn et Diego Luna
© SND Galerie complète sur AlloCiné

 

La naissance numéro 2 de Harvey Milk a lieu dans le métro quelques heures avant de fêter son 50° anniversaire, coup de foudre pour celui qui va devenir son compagnon pendant des années, Scottie à qui il confie qu’il n’a rien fait de sa vie jusqu’alors dont il peut être fier. Milk est alors financier et républicain. Départ brutal pour l’Ouest des deux hommes, San Francisco période hippie, c’est ce que j’ai préféré dans ce film, la reconstitution de l’ambiance peace and love des années 70, l’Eldorado que représentait San Francisco en Amérique pour les minorités, l’audace, l’espoir du changement. Le film emprunte alors la manière de filmer des années 70 et l’image qu’on dirait d’époque, parsemé de documents d’archives, très beau travail. Cheveux longs et queue de cheval, jean et t.shirt près du corps, Milk ouvre avec Scott un magasin de photo dans le quartier de Castro, lieu de réunion des activistes gay dont il prend naturellement le leadership. Deux ans plus tard, après un premier échec aux élections municipales, Milk remet son costume de financier et se coupe les cheveux, adoptant un look plus consensuel.

On verra que Milk est autant activiste qu’acteur et adore haranguer les foules, faire le show. Sacrifiant sa vie privée à son engagement, Milk est présenté comme un homme qui marche vers le martyre, sachant pertinemment qu’il va être abattu, d’où l’enregistrement de bandes audio à écouter s’il est assassiné (il en enregistrera 4 dans la réalité et le film choisit l’aller et retour un peu simple avec cet enregistrement). Mais que l’assassin, Dan White, soit présenté comme un homosexuel refoulé, pourquoi pas, un homophobe, c’est à voir. Quand Dan White abat et le maire de San Francisco et Milk, on vient de lui refuser sa réintégration, on voit bien la scène où Milk menace de priver le maire du soutien du vote gay pour sa prochaine élection s’il réintègre Dan White. Apparemment, Dan White était attiré par Milk qui l’a humilié, lui refusant de le soutenir dans un vote, a suscité sa jalousie en étant préféré du maire, puis, fait perdre son travail (il avait démissionné et voulait être rétintégré), ça fait beaucoup et était-il besoin d’être homophobe pour vouloir se venger? Ce qui est plus choquant, c’est la faible peine dont va écoper Dan White pour l’assassinat de deux hommes, quelques années de prison seulement, c’est le jugement qui est homophobe beaucoup plus que le crime, d’ailleurs, deux ans après sa sortie de prison, White se suicidera.

 

Josh Brolin et Sean Penn
© SND Galerie complète sur AlloCiné

 

Quand j’ai enfin trouvé le temps d’aller voir le film vendredi, on l’avait changé de salle, je demande pourquoi, parce-que « Watchmen » a plus de succès, on a déplacé « Milk » dans une salle plus petite. Sur le fond, ce film prêche pour des convaincus, pour la forme, on attendait autre chose de Gus Van Sant, tant qu’à faire, s’il s’agit davantage de sensibiliser et d’informer que créer, le documentaire ‘The Times of Harvey Milk » qui avait remporté un Oscar en 1984 est sans doute plus fort.

Je suis en train de lire le livre, « Harvey Milk, sa vie, son époque » par Randy Shilts, intéressant car le film donne à la fois trop ou pas assez de détails, trop pour une fiction, pas assez pour un documentaire. Typiquement le genre de film ni mainstream ni auteuriste qui risque de frustrer un peu tous les publics.  

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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