"Hellboy II, the golden army" ("Les légions d'or maudites") : ça manque d'épique!

Guillermo del Toro, sortie 29 octobre 2008

Festival de Deauville, septembre 2008 : l’affiche annonçait une réalisation de Guillermo Del Toro – non, pas Benicio… un autre… un vague cousin peut-être… celui qui avait fait « Le labyrinthe de Pan » (et incidemment « Hellboy I »)…


Première séquence : un petit rappel du contexte. L’armée américaine entretient en sous-main, sous la houlette bienveillante et paternelle du professeur Buttenholm (John Hurt), l’éducation d’une créature découverte au large de l’Ecosse dans les années 40. L’enfant grandit doucement et en secret, avec son cuir rouge, ses cornes trapues, sa longue queue et sa force de colosse. On imagine que si l’armée peut avoir ce rôle pour une créature, appelée Hellboy, elle a bien dû aussi se coller la même mission pour quelques autres étrangetés. Mais pour l’instant, chut, on ne fait qu’imaginer.

Deuxième séquence : de nos jours, dans un centre secret du gouvernement étatsunien, le Bureau de Défense et Recherches Paranormales, on retrouve tout une collection de personnages bizarres et plus ou moins tentaculaires aux pouvoirs divers mais inhabituels, difficilement canalisés par Tom Manning (Jeffrey Tambor), un fonctionnaire débonnaire largement débordé par l’énergie de ses ouailles. On y retrouve Hellboy (Ron Perlman), en pleine maturité, en ménage avec une dénommée Liz Sherman (Selma Blair) dont l’apparence anodine cache une capacité à se transformer en torche puissante et destructive quand on lui casse les pieds. Et comme Hellboy, bien que particulièrement j’m’en-foutiste sur les tâches domestiques, n’est pas en reste question caractère, ça met une certaine ambiance dans le centre. On croise de plus un genre de batracien bleuâtre répondant au doux nom d’Abraham Sapien (Doug Jones). Les trois forment une équipe d’intervention secrète envoyée sur le terrain par l’administration quand un truc fleurant le paranormal doit être tiré au clair. Il faut dire que Hellboy commence à mal accepter le secret qui entoure leur existence et est de moins en moins précautionneux quand l’équipe sort des murs du centre.
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Troisième séquence (en dessin animé – on dit « d’animation » aujourd’hui, ça fait plus chic) : il y a très longtemps, une guerre oppose les hommes aux non-humains menés par un Elfe, le roi Balor. Pour ne pas laisser les humains prendre le dessus, Balor se fait fabriquer une armée de robots d’or, indestructibles, dévoués à sa couronne tant que personne n’en conteste la légitimité, armée qui retourne la situation au prix d’une sauvagerie qui révulse les deux camps et les conduits à un compromis : aux hommes la terre, aux autres le reste, et au placard l’armée de robots. Et pour que personne ne soit tenté de rompre la trêve et de réveiller l’armée d’or, la couronne de Balor est brisée en trois morceaux, deux restant en sa possession, et un étant confié aux humains. Or Balor a deux enfants, le Prince Nuada, et sa sur jumelle Nuala. Si Nuala adhère à la décision paternelle, Nuada n’a aucune confiance dans les humains, et, pour marquer son désaccord, il part en exil en promettant de revenir un jour pour reconstituer la couronne et réveiller les Légions d’Or.

 

Ron Perlman et Selma Blair
© Paramount Pictures France Galerie complète sur AlloCiné

 

Quatrième séquence (et reste du film) : on revient de nos jours. Le Prince Nuada décide que le temps est venu de rompre la trêve et se met en devoir de regrouper les morceaux de la couronne avant de remettre les Légions d’Or en ordre de marche. En récupérant le morceau confié aux humains, il fait du grabuge et l’équipe du BDRP entre en scène. Ce faisant, le BDRP sort de l’anonymat, ce qui fait mettre Manning sous la tutelle d’une nouvelle créature, Johann Krauss (John Alexander / voix de Seth MacFarlane), qui tente de s’imposer à la tête du groupe de fortes têtes. Tout le monde part ainsi à la poursuite de Nuada (Luke Goss) qui organise un coup d’état chez les Elfes et s’empare d’un des deux morceaux de couronne conservés par Balor (Roy Dotrice). De son côté, Nuala (Anna Walton) parvient à échapper à son frère et emporte le troisième fragment de couronne avant d’être découverte et mise sous protection par le BDRP.

A partir de là, inutile d’entrer dans le détail. En gros, c’est « bagarre générale », avec en particulier un duel plus personnalisé entre Hellboy et Nuada. Y’a plein de créatures curieuses plus ou moins visqueuses et plus ou moins sympathiques. Y’a des Trolls, des Gobelins, des je-sais-pas-quoi, des tas quoi. Y’a des bagarres et des cascades, de la voltige et de l’amourette, des sentiments et des galéjades. Et comme ça jusqu’à l’apothéose finale avec tout ça en même temps et en plus les Légions d’Or qui font le spectacle.

Tout ça est bel et bon. Mais première question : pourquoi dans le titre français, « L’Armée » est-elle devenue « Les Légions »? En outre d’où lui vient ce brusque passage du singulier au pluriel ? Deuxième question, : pourquoi les légions sont-elles subitement devenues « maudites »? Le spectateur français aurait-il besoin d’une précision inutile au spectateur anglophone ? Ou au spectateur étatsunien cache-t-on une clé de lecture trop sensible ? En l’absence du réalisateur sur les Planches, on en est réduit aux conjectures Peut-être que « Les légions d’or » a un moindre risque de mauvaise interprétation que « L’Armée d’Or » qui aurait trop pu, sans doute, passer pour un  » L’Armée dort » de mauvais aloi. Soit pour le passage au pluriel. De son côté, « Légion » évoque sans aucun doute une romanité qui échappe à « Armée ». Ca donne un côté gladiateur à tous nos super-héros qui restait étranger au titre original. Un petit plus qui s’inscrit bien dans le contexte, soit. Mais pourquoi alors ne pas avoir retenu l’idée pour le titre original ? Le mystère reste entier. Quant à « Maudites », il faudra se résoudre à poser la question à Madame Universal si quelqu’un la croise dans un dîner en ville.

Pour en venir au film lui-même, disons tout de go que le découpage en quatre, dont trois d’introduction sommaire, permet un rapide tour d’horizon de la situation de départ sans se perdre dans d’infinies récapitulations de l’opus précédent et en présentation des personnages déjà connus. C’est rapide, simple, efficace. Ca, c’est pour les avantages.

Côté inconvénients, par contre, il faut avouer qu’on a vite l’impression d’assister à un défilé de personnages transitoires qu’on aurait aimé approfondir un peu mais qui restent dans un décor furtif. A cet égard, la visite initiale du BRDP est d’une frustration sans nom : les idées sont là, s’amoncèlent, se télescopent, et restent suspendues en plein vol, comme l’attention du spectateur qui se disperse au bout du compte. Il y a dans cette visite quelque chose de la visite du central des Men In Black, mais sans les quelques secondes, le petit dialogue, la petite anecdote de plus qui permettaient, même en vitesse, de créer un petit attachement avec chacun des monstres de rencontre.

La participation du professeur Buttenholm reste dans la frustration tant elle se limite à la section d’introduction. On sent bien là qu’il s’agit de raccorder ce second opus de « Hellboy » au premier et qu’on ne reverra plus le bon professeur. Mais là, les choses sont bien faites, sans précipitation abusive. On a le temps de s’attacher à nouveau, comme pour dire un petit au revoir. Et la prestation de John Hurt, rien que dans ce petit bout d’histoire, ne décourage en rien les bonnes volontés. On se fait plaisir sans autre arrière-pensée qu’une douce sensation de nostalgie. Malgré le parasitage du cabotinage effréné du gamin qui joue Hellboy jeune.

La section d’animation a probablement de son côté une vertu de raccourcissement du budget du film en ayant évité de tourner quelques scènes coûteuses. Mais pourquoi diable en avoir fait un festival de graphisme ringard ? Sans vouloir vexer personne, on est souvent bien plus proche du style du petit clip de Folon pour l’ « Antenne 2 » de l’époque que des dessins animés de niveau « grand écran ». Ou alors de celui de quelques Walt Disney d’archives du début des années quarante. On a tout juste l’impression d’assister à la mise en mouvement des croquis d’un story-board. Bien sûr, « Hellboy » n’est pas le seul film à souffrir de ce pêcher, et la version animée de « StarWars » s’en repaît violemment. Mais ce n’est pas parce que Lucas l’a fait que Toro doit le faire Ou alors c’est volontaire, mais alors pourquoi ? Pour renforcer le contraste avec la qualité des images de la section filmée ? Peut-être, mais en avait-elle réellement besoin ? Pas sûr.

 

Luke Goss
© Paramount Pictures France Galerie complète sur AlloCiné

 

Enfin, on en arrive à la partie principale du film, mais le décor est planté, les références posées, bref, la messe est dite.

Les effets spéciaux s’accumulent, techniquement remarquables à un il non technicien de spectateur lambda. Ca bouge, ça jongle, ça virevolte. Les combats se développent dans une virtuosité gymnique de jeu vidéo comme il est venu à la mode depuis que le Kung Fu de Bruce Lee a transformé la bagarre en une danse aérienne et que son dérivé matrixien en a fait l’occasion d’un étalage d’habileté numérique.

Le maquillage est à la hauteur des espérances, au point qu’on se demande comment des acteurs acceptent de se spécialiser dans ce genre de personnage les rendant si irreconnaissables. Ce n’est bien sûr pas le cas de Selma Blair qui développe ses attraits en plein jour, ni de Ron Perlman dont les traits restent bien visibles malgré le grimage. Mais que ce soit pour Doug Jones, qui se voit confier trois personnages (Abraham Sapien, le Chambellan, et l’Ange de la Mort), pour John Alexander qui en obtient deux (Johann Krauss et le Gobelin de Bethmoora), ou encore pour Brian Steele qui en a la charge de quatre (le méchant Wink, un Troll, le vendeur de rouleaux Cathedral Head, et la clocharde Fragglewump), les compétences de mime sont sans doute plus essentielles que les qualités d’acteur proprement dites.

A propos de maquillage, on touche d’ailleurs à une petite surprise : on avait pris l’habitude (certes sans raison si ce n’est peut-être l’influence de Tolkien et de Peter Jackson), de considérer les Elfes comme des êtres éthérés et d’une beauté diaphane, et les voilà déguisés en spectres quasi cadavériques. Originalité délibérée ?

Au passage, on s’amuse à quelques références aux bons auteurs. Aussi bien au « Seigneur des Anneaux » par de multiples aspects dont l’allure de quelques personnages et l’apparition d’un Dieu-Forêt évocateur du peuple des Elms, qu’à « The Fountain » de Daren Aronowski par le même Dieu-Forêt générateur d’une vie foisonnante. Aussi bien à « Men In Black » par trop d’allusions qu’il serait fastidieux de continuer à les énumérer, que de façon plus surprenante aux « Temps Modernes » de Charly Chaplin par le décor d’engrenages monumentaux de la scène finale. Ou encore à « La Ligue des Gentlemen Extraordinaires » par quelques instruments d’une technologie et d’un design à la Jules Verne.

Outre les performances de mime d’une part et le ton gentiment décalé de Manning d’autre part, l’appréciation du jeu des acteurs se limite à quelques individualités. Et on réalise là à quel point le cabotinage de gamin du Hellboy jeune est largement partagé par les personnages principaux. Ron Perlman s’en donne à cur joie dans le genre. Demande express du réalisateur ou manque de direction ? Selma Blair s’amuse aussi de son côté, quoi que sur un registre légèrement plus sobre. Luke Goss et Anna Walton ne sont d’ailleurs pas à la traîne non plus, dans le genre vampire des années trente. L’ensemble, combiné à la prestation de Doug Jones qui donne à Abraham Sapien des allures du 6PO de « Star Wars », confère au tout un côté gentiment kitsch dont on se dit qu’il doit finalement bien y avoir quelque chose de volontaire dans autant de constance. Si le projet était de replonger le spectateur dans l’humeur adolescente de la lecture d’une bande dessinée de super-héros, l’objectif n’est pas loin d’être atteint. Si le but était de faire entrer le spectateur dans une histoire qui, indépendamment de sa crédibilité intrinsèque, aurait su l’embarquer et le faire croire à au moins sa possibilité, on est loin du résultat. C’est toute la différence entre les premières adaptations de Batman et la dernière en date, « The Dark knight ». Et ce « Hellboy II » penche sans aucun doute du côté des premières versions de la chauve-souris.

Côté réalisation, que dire ? Pas de mystère, Guillermo sait faire. Le rythme est soutenu sans pour autant assommer le spectateur par un découpage hystérique, l’histoire est claire et bien compréhensible de bout en bout, imprégnée d’une ambiance maintenue tout au long du film, sans rupture massive, les cadres sont nets et bien découpés. Les effets spéciaux sont bien amenés et intégrés à l’action sans difficulté évidente. On a droit d’ailleurs aux classiques du genre, avec chute au ralenti et voltiges en quasi lévitation, avec bascule des repères en pleine action à la façon que verrait le pilote d’un avion de chasse qui se prendrait pour un danseur étoile. Non, pas de problème de ce côté-là, pour faire, il sait faire. Non, s’il devait y avoir un problème, il serait plutôt du genre « Faire, oui. Mais faire quoi? ». Un rythme soutenu, ok, mais pour dire quoi ? Une ambiance maintenue, ok, mais quelle ambiance ? Un cadrage nickel, ok, mais pour montrer quoi ?

Et c’est là qu’on en arrive au fond du sujet… Car ce qui manque dans cette histoire est justement le souffle d’une histoire. Quelque chose d’épique qui vous emmène vers des horizons plus grands que vous que vous n’auriez jamais imaginés tout seul. Pas seulement des grands paysages ou des cascades bien faites, pas seulement des personnages baroques aux formes improbables, pas seulement des capacités inattendues, mais quelque chose qui allie les trois, qui peut même à la limite s’en passer, mais qui vous prend par la main et vous donne envie de ne plus être lâché. « Le Labyrinthe de Pan » n’avait pas de si grands espaces que ça, montrait des effets spéciaux pas si transcendants que ça. Mais il avait autre chose, une sorte de magie, du souffle quoi comment mieux dire ? Bien sûr, c’est une critique qui ne s’applique pas seulement à « Hellboy II », qu’on pourrait coller sur nombre « d’épisodes suivants » de films en série. On a vu ça dans le déclin de l’intérêt des Superman, des Rambo, des Rocky, des Batman, des Spiderman, même des Sissy d’une autre époque à mesure que les épisodes se multiplient et s’essoufflent. Sans que cela soit une fatalité, d’ailleurs : un changement de perspective, une relecture du sujet, un regard neuf, et voilà qu’un nouveau Batman ou un nouveau Rocky reprend de la vigueur. Dans une certaine mesure, la série des James Bond échappe à la règle, et encore Mais c’est plutôt dans le projet lui-même que le maintien du souffle a le plus de chances d’être tenu. C’est dans le fait qu’avant même la réalisation, il soit entendu que plusieurs étapes dans les aventures des héros seront nécessaires, qu’elles sont déjà écrites ou quasiment, voire même que l’ensemble des films de la série sera tourné en bloc, sans presque tenir compte du découpage final. C’est à ce prix que les épisodes IV, V, et VI de « Star Wars » conservent leur attrait, ou que « Le Seigneur des Anneaux » résiste au temps, ou que les « Pirates des Caraïbes » restent presque à flot.

Mais soyons honnêtes. Si on ne met pas les curseurs au maximum des réglages, si on remplace drôle par marrant, épique par distrayant, envoûtant par sympathique, « Hellboy II » se laisse voir sans déplaisir. On ne ressort pas de la salle avec l’impression d’avoir perdu son temps ou d’avoir été roulé en s’étant fait refiler l’invitation. Bien au contraire, on a pris un bon bain de retour vers les années de collège, vers les bandes dessinées à deux balles, vers le temps où on reluquait les jambes d’Elisabeth Fedorko qui se foutait en pétard et qu’on se disait qu’un jour on aurait des biscoteaux comaques et que c’est elle qui viendrait les reluquer mais qu’à ce moment on ferait semblait qu’elle nous intéresse même plus, Elisabeth Et après tout, ce n’est pas si désagréable de se rappeler d’Elisabeth pendant deux heures.

D’autant que quelle que soit la façon, bonne ou mauvaise qu’on a de nous la raconter, il n’en reste pas moins qu’on nous raconte ici une histoire, et qu’il est peut-être un peu dommage de sacrifier purement et simplement son contenu devant l’art du conteur. Car enfin, si toute histoire a quelque chose à nous dire, qu’elle le dise élégamment ou maladroitement ne change rien à sa valeur. Et de quoi nous parle-t-on ici ?

En première lecture, on nous parle d’exclusion, de la douleur d’un personnage qui ne ressemble à personne de son entourage, que sa force brute et son apparence repoussante font rejeter malgré la douceur de son fonds, son amour inattendu des chats. On nous parle de ces protections contre l’exclusion que sont la colère, la banalisation, la désinvolture, mais aussi la tristesse, la peine, et parfois la sérénité. On nous parle de la vie quotidienne du couple, de ses emportements dans un sens comme dans l’autre, de ses disputes dérisoires et de ses réconciliations sur l’essentiel. On nous parle de la soif de pouvoir et du choix de renoncer au pouvoir, du choix de la violence et du recours de la force face à la force comme du choix de l’arrêt de la force et de la violence. On nous parle du bien et du mal et de la difficulté de définir ce que sont le bien et le mal.

En seconde lecture, un décodage plus patient peut s’avérer un peu plus payant que la lecture directe du premier degré. Et pour cela, la grille de lecture patiemment et méthodiquement élaborée par la Sylvain Etiret Company pour le cinéma étatsunien est un outil de première force, s’appuyant sur le décryptage systématisé des noms des personnages. En avant pour la grande exploration symbolique !

Evidemment, le nom du personnage principal, Hellboy, a une place particulière, un peu en dehors de la grille de lecture, simplement par le fait qu’il s’agit d’un personnage-titre. Il est ainsi destiné à être récurrent d’un épisode à l’autre, donc relevant d’une symbolique à la fois plus globale, plus transparente puisque devant être comprise avant même de connaître le contenu de chacune de ses aventures , mais aussi plus difficile puisque limitée à un seul terme, et parasitée par une nécessité de caractère accrocheur. En première approche, on comprend immédiatement sa nature satanique fondamentale tempérée par la jeunesse du « boy » qui en fait un être potentiellement innocent susceptible, comme on s’y attend, de pouvoir utiliser les pouvoirs dévastateurs que lui confère sa nature dans un sens plus conforme au bien.

Les autres personnages peuvent par contre être abordés plus classiquement.

Tout d’abord nous avons Abraham Sapien, Sapien faisant référence évidente à l’homo sapiens qu’est l’être humain, Abraham faisant référence d’une part à une culture biblique puisant sa source chez les Hébreux, et d’autre part à Abraham Lincoln, champion de la lutte contre la ségrégation et pourfendeur de l’esclavage.

Ensuite, nous avons Johann Krauss, qui pourrait tout aussi bien s’écrire « cross », en référence au symbole de la foi chrétienne.

En troisième lieu, l’agent Tom Manning, ou « man-ing », ou participe présent du mot man / homme s’il était un verbe. En quelque sorte un condensé de l’homme au présent dans son action même d’être un homme. Le prototype de l’homme face à un monde complexe où les autres personnages personnifient la complexité d’une réalité plus globale.

En quatrième position se trouve Liz Sherman, à la fois comme « chairman » et comme « share-man », comme dirigeante d’une institution et comme en position de partager les hommes, au sens de les échanger. Comme si Liz était en mesure d’être à la fois juge et partie, à la fois d’évaluer, de soupeser, de déplacer, de transformer les hommes qui se confronte à elle.

Le cinquième personnage important est le roi Balor. Là, il faut se rappeler l’origine mexicaine du réalisateur et qu’en espagnol, la lettre V qui se prononce comme un B. Dès lors, le nom du roi pourrait s’écrire aussi bien Valor, comme s’il était le gardien des valeurs.

Enfin, le sixième personnage notable est en fait double, constitué des deux jumeaux, le prince Nuada et la princesse Nuala. Prononcés avec un accent anglais légèrement approximatif, le nom du prince pourrait s’écrire aussi bien Nude, et celui de la princesse New-Allah. Dans le contexte, la princesse fait évidemment référence à l’Islam, alors que son frère, dans sa nudité de « nude » se retrouve propulsé en position d’Adam au soir de la création. Enfin, comme dans un grand mécano allégorique, on remet le tout bout à bout, pour se retrouver face à une tout autre histoire que celle initialement aperçue. Dans un monde gouverné par la valeur des choses, leur valeur morale mais peut-être aussi leur valeur matérielle, l’homme dans sa plus simple nudité, donc dans sa nature intrinsèque, se rebelle tel Adam contre l’autorité divine. Il trouve face à lui, barrant le chemin de sa révolte, la coalition des trois monothéismes, celui des fils d’Abraham, celui des disciples de la Croix, celui des adeptes d’un nouvel Islam refusant la violence de l’homme-en-tant-que-principe, et jusqu’à la puissance des flammes de l’enfer. Coalition inattendue de Dieu, avec ses trois traductions humaines, et du Diable, contre la révolte de l’homme-principe. Et dans la coalition des hommes face à la révolte de l’Homme Nu, il y a bien plus encore. Il y a ce parangon d’humanité la plus simple et la plus innocente que peut l’être l’homme Manning, cet homme de tous les jours. Et il y a cette forme de justice aveugle que représentent Sherman et sa capacité de partager les hommes avec toutes les religions et même avec le Diable. Finalement, ce qui se joue, c’est la confrontation violente entre d’une part l’Homme dans son essence d’humanité, et d’autre part l’homme dans sa complexité matérielle, corporelle et sociale, en un mot sa transformation culturelle. L’idéal d’Humanité contre la réalité d’humanité.

Finalement, malgré toutes ses maladresses, le scénario s’avère jouer avec des ressorts bien plus complexes que ceux qu’il laisse voir au premier abord. On comprend ainsi mieux toute une série d’évènements d’allure anecdotique du film qui sont en fait autant d’indices de cette sous-couche de signification : la densité de l’idylle qui se tisse timidement entre Abraham Sapien et la princesse Nuala, l’intervention du Cathedral Man qui fait le lien entre eux dans le Marché des Trolls, le rôle trouble de Sherman aveuglée par l’amour face à l’Ange aveugle de la Mort qui vient chercher Hellboy blessé, l’ambigüité de la légitimité de Nuada dans sa révolte d’un idéal contre une réalité instable

Est-on si loin que ça, au bout du compte de la densité du « Labyrinthe de Pan »? Dans la forme, sans doute, mais peut-être pas sur le fond. Et dans une forme tellement édulcorée qu’elle en fait largement négliger le fond si on n’y prend pas spécifiquement garde. Après tout, aurait-on eu le loisir de questionner le film de cette façon s’il n’avait pas été projeté dans le cadre du Festival de Deauville ? Allez savoir. Alors peut-être faudrait-il être un peu plus indulgent avec le cadre de la présentation qu’on pouvait être tenté de l’être initialement.


Notre note

(3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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