Huillet et Straub : Allemagne, épisode 3

Seconde contribution à la nouvelle rubrique Extérieur blogs : après son baptême par Voisin blogueur de « Tadah blog », le redoutable… Dr Orlof, auteur du « Journal cinéma du Dr Orlof », l’un des blogs de référence dans la cinéblogosphère et l’un des plus estimés des cinéphiles pour des raisons simples (à mon avis) : il prend parti, il ose, il argumente, intellectuel, sûrement plus que beaucoup, mais parfaitement lisible par tous, avec, en filigrane, un côté essentiel, presque minimaliste, en deux mots, anti-star-system. 

 

 


Au sein de la galaxie du cinéma français et européen, lentité Straub-Huillet fait figure détoile filante tant le couple a su bâtir une uvre hors normes, intransigeante et absolument irréductible aux canons du cinéma traditionnel. Cest cette uvre que les éditions Montparnasse nous proposent de redécouvrir minutieusement en DVD, à raison de deux coffrets par an. Nous voici arrivés au troisième tome de la collection, composé de trois long-métrages : « Chronique dAnna Magdalena Bach », leur film le plus célèbre (et leur plus gros « succès » public), « Leçons dhistoire », daprès Brecht et « Antigone » dans la version adaptée pour la scène par Brecht de la traduction dHölderlin de la tragédie de Sophocle.

Autant prévenir demblée les néophytes, le cinéma des Straub est dune rigueur et dune intransigeance à faire passer les uvres de Bresson pour de frivoles vaudevilles. A ce titre, je recommande à ces mêmes néophytes de ne pas se lancer dans cette uvre en commençant par « Leçons dhistoire » dont limpitoyable raideur risque de décourager les meilleures volontés. A titre dexemple, sur les 84 minutes que dure le métrage, trente sont consacrées au simple enregistrement dune balade en voiture dans les rues de Rome. La caméra est fixe, placée dans lhabitacle du véhicule et se contente denregistrer le paysage qui défile devant le pare-brise. Lorsque le conducteur en a terminé avec ses déambulations, il rencontre des personnages vêtus à lantique qui récitent le texte de Brecht (le film est tiré de son roman inachevé « les affaires de M. Jules César »). La traduction littérale et parcellaire de Danièle Huillet naide pas vraiment à comprendre un texte déjà obscur et le film devient vite exaspérant tant le rigorisme des cinéastes tend ici au systématisme.
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Une seule séquence, magnifique, est à sauver de « Leçons dhistoire » ; lorsque le personnage qui fait office de fil conducteur (si jose dire !) rencontre un paysan qui fut légionnaire pour Jules César. Le montage se fait alors plus tranchant, le cadre est somptueux et lon retrouve cette attention toute particulière aux éléments naturels et environnants qui fait le prix du cinéma des Straub (le travail sur le son est remarquable). A travers ce passage, nous retrouvons dune certaine manière ce qui constitue lessence de leur uvre : la confrontation duvres (littéraires, théâtrales) au monde contemporain et une façon toute personnelle de nen retenir que ce qui résiste (au temps, aux pouvoirs).

 
photo éditions Montparnasse

 

Voyez « Antigone » : la pièce est jouée dans un décor naturel somptueux (sauf erreur, en Sicile) par des comédiens en toges qui déclament leur texte de façon à bien détacher tous les mots et à sen tenir à eux (le ton est neutre, délesté de toute psychologie ou émotion parasite). Grâce à ce dispositif, nous assistons à la confrontation entre une nature immuable et indifférente aux passions et folies des hommes (rarement on aura senti avec autant de force dans un film la présence du vent ou les infimes variations de lumière provoquées par le passage de nuages devant le soleil) et un texte vieux comme le monde. De ce dispositif, les Straub parviennent à tirer du texte des éléments qui résistent au temps et qui sont toujours dactualité de nos jours. Rien détonnant à ce quils aient fini par évoquer la figure dAntigone, cette jeune femme déterminée à sopposer jusquà la mort au roi Créon (son oncle) qui refuse une sépulture à son frère tué à la guerre. Le personnage dAntigone est lune des grandes figures de la résistance au pouvoir, de cette raison du cur qui soppose à la raison dEtat. Les cinéastes en font une véritable guerrière (sa sur lappelle « sauvage ») et de leur film un véritable brûlot contre tous les pouvoirs qui ensanglantent la face du monde par vanité, égoïsme et volonté de puissance. Pour être encore plus clair, le film se termine par une citation de Brecht dont je vous livre la conclusion : « car l’humanité est menacée par des guerres, vis-à-vis desquelles celles passées sont de misérables essais, et elles viendront sans doute, si à ceux qui tout publiquement les préparent, on ne coupe pas les mains. »

Pour ceux qui ignorent tout du cinéma des Straub, je conseille pour ma part de débuter par « Chronique dAnna Magdalena Bach », sans doute leur film le plus « accessible » (je naime pas tellement ce mot dans la mesure où de très beaux films comme « Sicilia !«  ou « Antigone » ne présentent pas de « difficultés » particulières mais demande juste lacceptation dun autre rythme, dune autre manière de faire du cinéma) dans la mesure où la musique de Bach peut faire plus facilement avaler la pilule de plans fixes qui peuvent durer parfois jusquà sept ou huit minutes.

 

Dans le documentaire que Pedro Costa leur a consacré (« Où gît votre sourire enfoui ?« ), Jean-Marie Straub donne sa propre définition de la mise en scène quil résume en trois étapes : dabord, une idée ; ensuite, une matière, enfin une forme qui naît de la matière. Il récuse totalement lidée dun film qui naîtrait dune forme pure, détachée de toute la matérialité du monde. Pour eux, la matière dun film, cest souvent luvre littéraire (Brecht, Hölderlin, Vittorini, Pavese, Corneille) placée dans un milieu défini. Dans « Chronique dAnna Magdalena Bach », cest la musique.

 

Adapté de la petite chronique tenue par la deuxième épouse de Jean-Sébastien Bach qui passa près de 30 ans à ses côtés, le film délaisse rapidement les éléments biographiques, traités dune manière lapidaire et monocorde (un décès denfant est placé sur le même plan que la commande dune messe) pour ouvrir le cadre à la musique. Magnifiquement composés et photographiés (le noir et blanc est somptueux), les plans dessinent une architecture idéale pour que la musique puisse advenir et sépanouir. Ce sont, par exemple, ces légers travellings qui offrent loccasion à dautres musiciens dentrer dans le cadre et de donner plus dampleur à la musique. Ensuite, il ny a plus que cette musique, superbe et intense (je gage que le passage de « La passion selon Saint-Mathieu » vous remuera les tripes) et ce sentiment quelle compose la matière même du film, quelle nest pas traitée simplement comme un élément dramatique, ni un succédané décoratif ou illustratif.

 

A travers ces compositions musicales dont nous voyons quelles sinscrivent dans un contexte culturel et politique précis (uvres de commande, nécessité de gagner de largent, volonté de respecter la liturgie), les Straub tentent dextirper ce qui résiste dans cette musique à toutes ces contingences. Paradoxalement, alors quil nexiste pas cinéastes plus matérialistes, « Chronique dAnna Magdalena Bach » est parfois porté par une force quasi-mystique qui sexprime par de très beaux plans de nature que berce la musique de Bach. Comme les cinéastes ne sont pas croyants, voilà qui nous permet de conclure avec Cioran que « s’il y a bien quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu »…

éditions Montparnasse/Coffret Straub et Huillet, volume 3 période allemande. Sortie le 3 décembre 2008.

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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