« Je te mangerais » : moi non plus…

Sophie Laloy, sortie 11 mars 2009

Merveilleuse musique*** de Bach, Schumann (« Carnaval »), Ravel (« Pavane pour une infante défunte » que je découvre) pour ce premier film d’une réalisatrice qui fut concertiste avant le cinéma, j’écoute la BO en écrivant cette critique, quand je suis découragée par mes carences en un peu tout, je pense souvent à ce que disait Bach « quelqu’un qui s’appliquerait autant que moi ferait aussi bien que moi »…  Mais revenons au film… On pense immédiatement à « La Tourneuse de pages »

(2006) de Denis Dercourt à cause de la musique, de la relation délétère entre deux femmes, cette ambiance studieuse  et entêtante d’exercices au piano encore et encore… Mais aussi à « La Répétition » (2001) de Catherine Corsini avec Emmanuelle Béart ou « A la folie » (1994) de Diane Kurys avec Béatrice Dalle et Anne Parillaud, deux huis-clos destructeurs entre deux femmes…D’inpiration autobiographique, c’est un film hybride entre un drame intimiste claustrophobique et une dimension plus grand public, se voulant plus légère, quotidienne, des rapports familiaux, amoureux, amicaux. Bien parti sur un huis-clos angoissant dans un appartement  sombre et vide où une jeune femme solitaire héberge contre un loyer modeste une amie d’enfance perdue de vue et venue tenter le conservatoire de musique de Lyon, le récit se grippe à mi-parcours en renonçant au thriller qui impliquait une quasi-unité de lieu (l’appartement) et la focalisation sur un thème (les rapports dominant/dominé des deux femmes enfermées dans l’appartement). Dès le départ, malgré les rires et les larmes de la famille de Marie venue en renfort l’aider à déménager, la silhouette de veuve noire d’Emma, raide, cheveux tirés en chignon, le visage vierge de tout maquillage, inquiète et dérange. Marie, la pureté et Emma, la mante religieuse (plus Eva qu’Emma)… La première, enjouée, gauche, vient de sa campagne à fleurettes, la seconde, rat des villes, semble porter le deuil

dans un appartement familial désert et déserté, débordant de souvenirs qu’on imagine trop lourds. Dans un premier temps, Marie va être la victime d’Emma qui lui impose le tête à tête, lui interdit de recevoir des amis et la materne abusivement. Qu’elle demande à sortir et elles vont dîner ensemble au restaurant toutes les deux… le point de non retour est atteint quand Emma enferme Marie dans l’appartement, la privant d’aller écouter la pianiste Brigitte Engerer, touchant au tabou, seul véritable point sensible de Marie, le piano.
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*** La musique sur le lecteur Deezer que j’ai installé ici pour faire simple n’est pas celle de la BO qui paraîtra chez Naïve (avec Brigitte Engerer au piano) mais ce sont les mêmes morceaux de Ravel, Bach et Schumann avec d’autres interprètes.



photo Little stone distribution

La réalisatrice joue beaucoup sur les couleurs, le rouge (

robes à fleurs rouge et rose, puis robes rouge passion) pour Marie, le violet et le noir pour Emma, au tournant du film, quand les rôles vont s’intervertir, que Marie s’apprête à faire souffrir Emma à son tour, cette dernière demandant pardon porte un manteau blanc neutre… Mais Emma finira en rouge dans une robe de Marie… Pourquoi Marie revient-elle chez Emma qu’elle a fui? Pour se venger? Parce qu’elle l’attire malgré tout? Au retour de Marie dans l’appartement, sa relation avec Emma s’inverse, la victime devient le bourreau plus ou moins consciemment… La force de Marie, c’est qu’elle aime le plaisir plus que les gens, pas plus Emma que le terne Sami ne vont lui procurer autre chose que du plaisir, quand elle dit cruellement à Sami, à présent, installé chez Emma aussi, qu’elle n’est pas amoureuse de lui, le spectateur tombe de haut… D’ici à penser que Marie est trop équilibrée pour souffrir… à l’inverse d’Emma, orpheline de son père, sa mère disparue qu’elle ré-invente. Emma/Isild Le Besco est le personnage qui évolue le plus physiquement  : quand Emma, froide, lunettes sur le nez, tailleur pantalon noir, étudiant la médecine, se rend compte que Marie peut-être être aussi un objet de désir, qu’elle décide de l’aimer exclusivement, elle défait ses cheveux et plus le film avance plus les cheveux et la mine d’Emma se défont jusqu’à devenir une ombre en chemise de nuit, elle se consume… Plus le film avance et plus Marie prend de l’assurance, consciente de son pouvoir sur Emma, si elle la sauve parfois (elle ment pour la couvrir quand elle assomme un de ses amants), maintenant le doute sur la nature de ses sentiments pour sa colocataire, son instinct de vie prend le dessus… Cependant, comme dans tous les rapports dominant/dominé, qui est la victime? Celle qui souffre? Etre l’objet de passion est-il un sort plus enviable? 


photo Little stone distribution

Le film est physique, charnel, impudique, gros plans que les corps, les étreintes, l’atmosphère saturée de désirs assumés ou niés, si la première partie est réussie, l’enchaînement sur la seconde partie pose quelques problèmes, d’abord, l’inversion des rôles entre Marie et Emma est trop brutale, ensuite, le film aurait gagné à jouer le huis-clos Loseyen ou à séparer nettement les deux parties… 
J’ai pensé pendant la projection à la force d’un « Lunes de fiel » (1992) de Polanski avec la vengeance d’Emmanuelle Seigner sur Peter Coyote,  le renversement des rôles, la rigueur du scénario… Ici, le parti pris du scénario était visiblement de progresser de la joie du début du film (les retrouvailles famille et amies d’enfance) jusqu’à la destruction de l’une des deux filles par l’autre (la dévoration, voir le titre du film). Mais, sur la forme, d’une part, la stylisation excessive du personnage d’Isild Le Besco/Emma, glaçante et inquiétante dès le premier plan, gomme cette tentative de passer pas à pas du normal à la folie (passons sur l’amalgame amour fou/folie qui est peut-être d’ailleurs l’origine du problème d’équilibre du récit…). D’autre part, hormis les scènes au conservatoire, lieu clos également, les sorties (l’incontournable scène dans une boite de nuit) avec multiplication des allers et retour dans l’appartement éparpillent l’attention.Sur le fond, le récit traitant à la fois de l’horreur d’un tête à tête forcé d’une étudiante « normale » avec une jeune femme névrosée, qu’on devine malade, qui l’enferme presque de force, mais aussi des problèmes d’orientation sexuelle de l’invitée/Marie et des débordements de sa sensualité animale avec un peu tout le monde (contrairement à Emma qui s’assume en tant qu’homosexuelle et parle clairement des hommes comme de « porcs ») le crescendo du drame auquel on s’attendait légitimement en pâtit

(tendance « JF partagerait appartement » (1992) de Barbet Schroeder toutes proportions gardées). Difficile de faire un thriller (direction spontanée du récit même si ce n’est pas le projet…) où les héroïnes ont une sexualité assumée, celles d’Hitchcock sont souvent des psychopathes  qui détestent leurs pulsions (Marnie), et Catherine Deneuve dans « Répulsion » (1966) de Polanski (film auquel la réalisatrice fait référence dans une interview) en est l’illustration extrême. En revanche, ce qui est bien amené c’est qu’aujourd’hui la « tueuse » possède le visage de la girl next door et pas celui de la femme fatale…

Au générique, Isild Le Besco, bonne nouvelle, a réprimé avec le temps sa tendance au surjeu hystérique en adoptant un jeu plus intériorisé, Judith Davis, inconnue pour moi, assure dans un rôle plus ingrat qu’il n’y paraît d’une fille définie par sa banalité et sa sensualité non glamour. Et aussi à l’affiche : Johan Libéreau, pâle jeune homme objet écrasé par le poids d’une relation qui le dévitalise d’entrée, Edith Scob, toujours parfaite, en prof du conservatoire. Etant donné la moyenne de ce qu’on présente en salles du cinéma français, ce film qui ose et possède une sorte de rage vaut le détour, une atmosphère « Tourneuse de pages » en plus physique, plus charnel, plus sexuel, plus désordonné, moins construit, moins parfait, ce n’est plus le feu sous le glace du premier, c’est le passage à l’acte incendiaire!


BA par Filmtrailer.com

site officiel du film…

 

Notre note

(3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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