« Kinatay » : un cinéma novateur qui dérange encore!

Cannes 2009, prix de la mise en scène, Brillante MA. Mendoza, sortie 18 novembre 2009

Pitch

Peping, étudiant en criminologie le jour, est recruté par un ancien camarade de classe pour un travail d'appoint lui permettant d'assurer un train de vie convenable à sa fiancée : homme à tout faire pour un gang de Manille. Une nuit, le gang lui propose une opération spéciale largement rémunérée, Peping accepte pour financer son mariage mais l'expédition va vite tourner au cauchemar.

J’ai découvert Brillante Mendoza au festival du film asiatique il y a deux ans, un  morne soir de semaine vers 23h, dernière séance  de nuit, et ce fut le choc! « Tirador » n’est jamais sorti en France (sans soute le meilleur)… Aussi de retour à Paris, je me suis précipité voir « John-John » encore à l’affiche, j’étais convaincue d’avoir mis la main sur un grand cinéaste… L’année suivante, Mendoza fut sélectionné à Cannes avec « Serbis », un film qui servit à la critique cannoise d’exutoire, le sujet choquait, dérangeait, surtout le lieu (un vieux cinéma porno) et beaucoup en sont restés là. Brillante Mendoza explore un volet socio-économique de son pays miné par la pauvreté à chacun de ses films (ceux que j’ai vus), l’adoption dans « John-John », les dealers dans « Tirador », la prostitution masculine dans « Serbis », le tout sur un terrain plus large dans l’observation du quotidien bien que confiné dans une unité de lieu. Dans « Kinatay », pour la première fois, Mendoza va filmer une classe plus aisée de la société philippine, un peu la middle class locale pas très aisée non plus au demeurant et c’est le sujet du film : un étudiant en criminologie acceptant un sale boulot pour boucler ses fins de mois et se marier, embarqué sans le savoir dans une expédition punitive ignoble, dont il est à la fois acteur et prisonnier, une seconde partie du film magistralement filmée qui a choqué encore une fois le prude festivalier cannois mais lui a valu le prix bien mérité de la mise en scène. Ci-dessous, je recopie mes notes sur « Kinatay » au sortir de la projection au festival de Cannes en mai 2009.

 

On l’avait éreinté l’année dernière pour « Serbis » en compétition, cette année, Brillante Mendoza revient courageusement avec un film différent, non seulement de « Serbis » mais des précédents « Tirador » et  « John-John », films en immersion et en mouvement bien qu’il ait déjà ralenti l’allure dans « Serbis ». « Kinatay » est assez particulier comme contruction, la première partie est presque classique, très colorée, si ce n’est qu’on retrouve, même plus légèrement, sa marque de fabrique de cinéma en immersion et ce génial travail sur le son en surégime (dans tous ses films), la pollution sonore dans une ville comme Manille, les d’embouteillages, le bruit de la rue,  la foule, le moteur dans la voiture, etc… l’agression par le bruit tel qu’on le perçoit de manière exacerbée et qu’on supporte de plus en plus mal.En revanche, la seconde partie, est filmée en apesanteur, forme dérivée de l’immersion ancrée cette fois dans un univers flou, une tranche de réalité insupportable, qu’on préferait oublier, filmée souvent dans la pénombre quand ce n’est pas quasiment dans le noir, ce qui est habile car c’est la part sombre de l’histoire et l’image correspond à l’action horrible qui est en train de se passer ou plutôt au cauchemar que vit ce jeune étudiant en criminologie. Démarrant par son mariage, le film se terminera par son épouse au foyer. Vie lisse le jour, travail ignoble la nuit pour arrondir les fins de mois, double vie, double film.
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photo Swift productions

Le film démarre sur un jeune couple qui va se marier en empruntant un bus kitsch nommé « Jesus » , on sent à chaque film combien Mendoza  est en empathie avec  son pays dont il filme un aspect particulier à chaque fois. Mais, contrairement aux précédents films,  il montre ici, non pas la précarité extrême (les enfants mis en nourrice dans « John-John », la descente de police chez les dealers des bidonvilles dans « Tirador », la prostitution masculine dans « Serbis »), mais des coutumes dans une middle class moins pauvre mais pas très riche pour autant, ces mariages collectifs, ces repas de noces dans un fast-food, ces couples qui vivent presque tous déjà maritalement avant le mariage et que le juge sermonne comme le ferait un prêtre, met en garde, conseille. On aurait dû ce méfier de ce début de film pimpant…

photo Swift productions

Ensuite, le jeune marié, sur les conseils d’un ami, accepte un boulot glauque avec un gang de Manille : collecter l’argent d’un trafic de drogue, se débarrasser d’une prostituée junkie, une certaine Madonna, qu’on enlève d’une boite de strip-tease crade pour une affaire de dope qu’elle n’a pas payé, de dealer qu’elle n’a pas donné… Dans la voiture, on la tabasse, on entend plus qu’on ne voit ce qui se passe, dans une maison isolée dans la campagne, c’est bien pire, on finira par se débarrasser de la malheureuse en la découpant en morceaux et en jetant le cadavre par fractions dans des sacs poubelles… Et l’équipe  de nuit ira ensuite manger un morceau aux halles…
Au passage, Mendoza tâcle les médias, au début, c’est le type qui menace de se jeter du haut d’une pub pour passer à la télé et dont on intègre les appels de la mère dans l’émission TV, à la fin, c’est toujours la télé qui interviewe les gens qui ont trouvé une tête dans un sac poubelle… J’ai vu en mars à Deauville au festival du film asiatique « Jay », un film philippin traitant de la dérive de la téléréalité, un homme assassiné dont la famille apprend la mort en direct par l’entremise d’une équipe de production d’une émission de téléréalité qui  s’invite chez eux, allume leur télé pour filmer la réaction de la mère et la soeur!!!Classé auteuriste, quand on voit les films de son compatriote Raya Martin (en section parallèle avec « Independencia »), Brillante Mendoza, c’est presque du cinéma commercial en comparaison! Mais ses films déroutent les festivaliers à la recherche d’un modèle connu, ce cinéma qui reste novateur a encore du mal à trouver sa place, dommage.

 


Brillante Mendoza sur le tournage de « Kinatay », photo Swift productions

Prix de la mise en scène au festival de Cannes 2009 et le jury présidé par Isabelle Huppert a (courageusement) visé juste!


Brillante MA. Mendoza lors du palmarès du festival de Cannes 2009

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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