Bourgoin et Proust - L'Amour dure trois ans

« L’Amour dure trois ans » : domicile extra-conjugal

Frédéric Beigbeder, sortie 18 janvier 2012

Pitch

Critique littéraire le jour, chroniqueur mondain la nuit, un écrivain dilettante prend son divorce au tragique quand il rencontre la femme d'un cousin qui fait chavirer ses certitudes que l'amour ne dure que trois ans.

J’ai lu la plupart des livres de Frédéric Beigbeder mais pas « L’Amour dure trois ans », ce titre en forme de slogan pub sous-entendant qu’on allait larmoyer branché ne me disait rien. Passons sur la méfiance de l’écrivain subitement devenu réalisateur, quand je pense au pensum de l’adaptation « Bye-Bye Blondie »par son auteur (Virginie Despentes)… C’est donc avec tous ces préjugés que j’ai néanmoins répondu présente à l’invit d’aller voir le film car le personnage a quelque chose de touchant dans sa manière désinvolte de mixer dévalorisation et survalorisation de soi et le film en est la démonstration.
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photo Europacorp

 

Le Film?
Primo, comme disait Truffaut, on y revient toujours, « la seule erreur, c’est l’erreur de casting » et, là, le casting est parfait, osé et juste. Choisir un acteur, venu du one man show, Gaspard Proust, au physique pas loin d’être ingrat, en tout cas, banal, le regard souvent niais, un peu Daniel Auteuil jeune dans « les Sous-doués », un peu Bernard Menez qui joue justement le père, en mode Antoine Doinel/JP Léaud, pour interpréter son personnage à l’écran (le roman de Beigbeder est autobiographique, écrit après son divorce), c’est avisé, d’entrée le type est sympathique. Choisir Louise Bourgoin pour représenter l’idéal féminin, c’est l’évidence, ici, on dirait Bardot jeune. Etc… Jonathan Lambert et Frédérique Bel dans l’emploi du couple libertin, Joey Starr du copain, confident de bringues, Anny Duperey, la mère énergique, pas loin d’être castratrice, c’est bien vu. Nickel le casting, du rarement vu.
Secundo : l’omniprésence de l’humour et la dose ad hoc d’auto-dérision incorporée à chaque situation pour l’alléger et prévenir la critique puisque l’auteur se moque de lui-même avant nous. Donc, on rit, on rit beaucoup. Le drame intérieur de l’amoureux éconduit, dévasté, est parfois désopilant, on a une comédie romantique qui possèderait sa propre anti-dote/dose d’humour, à l’intérieur du film. C’est d’ailleurs pour cela que souvent on écrit, pour alléger les souffrances, des mots pour le dire, des images pour jouer les prolongations dans le cas de l’adaptation d’un livre qui n’avait rien au départ de visuel.

photo Europacorp

L’histoire de Marc M ressemble à toutes les histoires d’amour du monde : au bout de trois ans d’un mariage avec une femme trop belle pour lui, Marc divorce à reculons, accablé. Mais il ne tarde pas à tomber sur une bombe, Alice, une créature de rêve aussi drôle que belle, la femme de son cousin Antoine. C’est reparti en pire, Alice est mariée. Contre toute attente, Alice finit par aimer Marc « le plus moche de mes cousins » (comme le fait remarquer Antoine/Nicolas Bedos) mais, pas dupe, elle le prévient que le jour où elle sera libre, elle ne l’intéressera plus. Pour pimenter l’histoire, FB a tricoté une intrigue littéraire imbriquée dans l’intrigue amoureuse : ayant écrit un livre médiocre et provocateur sur l’amour, propulsé subitement en tête des ventes, Marc est obligé de prendre un pseudonyme pour ne pas passer pour un muffle et perdre la femme qu’il aime. Ce qui donne l’occasion à FB de filmer le milieu littéraire dont il fait partie à plusieurs titres puisque le nouveau réalisateur a été aussi éditeur (et pas seulement publicitaire, animateur TV, critique littéraire et écrivain). Tout est autobiographique dans ce film, le Pays Basque dont Beigbeder est originaire, le passage sur le plateau du Grand Journal où il fut chroniqueur avec notamment Louise Bourgoin, alors Miss Météo, le prix de Flore qu’il a créé, les n lieux de la nuit parisienne hype, etc… FB s’offre même le luxe de convier Marc Lévy, auteur de best-sellers qu’il n’est pas (et qu’il a toujours raillé dans ses critiques), comme second mari de sa première épouse, à l’origine de tous ses chagrins.


photo Europacorp

FB a la douleur chic des lucides romantiques déguisés en cyniques qui mesurent l’indécence de leur jérémiades dans un monde où il faut avoir le luxe du temps de cerveau disponible pour s’offrir un chagrin d’amour en forme de tragédie. Empruntant à Truffaut la fausse légereté (le subtil équilibre Truffaldien comédie/drame à parts égales) de « Domicile conjugal » (la scène incontournable où, dans un lit, chacun lit son livre sans se regarder), FB en livre une version updatée, à la fois dandy chic et moderne, tout en lorgnant du côté des comédies américaines question rythme ; en deux mots, il semble que l’auteur/réalisateur ait tenté un pari plus qu’audacieux : faire tout ce qu’il aime chez les grands cinéastes sur la base d’un scénario parlant de lui et de sa vie, difficile de faire plus casse-gueule, pourtant,

avec l’intelligence de ne rien intellectualiser (tel un Houellebecq qui avait échoué au cinéma à intéresser le public en adaptant son livre « La Possibilité d’une île » façon auteuriste), il a réussi, le film est réussi d’un bout à l’autre et c’est la grande surprise du film.

 

Notre note

4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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