« L’Armée du crime » : héros de l’ombre

Robert Guédiguian, sortie 16 septembre 2009
Au passage, je signale un jeu concours (3/12 aout 2009) sur StudioCanal pour assister à l’avant-première du film, en présence de l’équipe du film, ensuite, un second jeu (avant 16 sept 2009) pour gagner des places..

 


Je ne voudrais pas tomber dans l’emphase béate mais on a envie de dire en sortant de la projection « merci Monsieur Guédiguian! », merci d’avoir synthétisé, transcendé, le combat politique et l’oeuvre artistique de toute une vie dans ce film pas seulement superbe mais indispensable pour réveiller nos consciences abruties par la surconsommation et les faux problèmes, la phobie de la grippe, de la cigarette, des ondes des téléphones portables, les kilos à perdre et les rides à combler…

Il faut dire que le sujet est sur mesure pour Robert Guédiguian qui ne l’a pas choisi par hasard : le réseau Manouchian, commando d’immigrés le plus souvent communistes, jeunes héros de la résistance en France, mené par un chef poète arménien (le réalisateur, lui-même d’origine arménienne et longtemps membre actif du PCF), 22 hommes et une femme condamnés à mort et exécutés au Mont Valérien en février 1944. Dans une ultime opération de propagande, ils seront présentés sur des affiches comme « L’Armée du crime ». On dirait que Guédiguian a mis dans ce film tout ce qu’il a sur le coeur depuis toujours : il montre plus qu’il ne dit, on le retrouve même, quelques instants dans une scène, simple figurant assis dans une cellule où est emprisonné Manouchian au début du film.


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photo Studio Canal

Le film se focalise sur trois histoires individuelles de trois membres du réseau Manouchian :
Missak Manoukian, Marcel Rayman et Thomas Elek, comment ils entrent en résistance, les étapes de leur cheminement d’une vie banale, familiale, à un destin de martyrs. Un réseau de résistance formé à l’initiative des FTP-MOI (Francs tireurs partisans de la Main d’oeuvre immigrée) qui choisit le poète arménien Missak Manouchian comme chef d’un commando dont il doit recruter les membres pour canaliser les actions individuelles désordonnées d’un certain nombre de jeunes militants. Car les membres du réseau Manouchian sont très jeunes, souvent moins de 20 ans, arméniens, juifs, hongrois, italiens, espagnols, roumains, immigrés en France et décidés à sauver leur terre d’asile.Pacifique et cultivé, Manouchian (Simon Abkarian) hait la violence, il faudra que le grand chef des FTP-MOI (Lucas Belvaux) fasse pression sur lui pour qu’il accepte d’apprendre à tirer. Amoureux de sa femme Mélinée (Virginie Ledoyen), qui ne fait pas partie du réseau mais y participe indirectement, on les découvre  canotant sur les bords de Marne, menant la vie qu’ils aiment, calme et poétique. En revanche, Marcel Rayman (Robinson Stévenin) et Thomas Elek (Grégoire Leprince-Ringuet) sont des révoltés que la violence, à la mesure de leur révolte, n’effraie pas. Le premier, Marcel Rayman, est une tête brûlée incontrôlable qui prend tous les risques, le second, Thomas Elek, un jeune intellectuel lucide qui refuse l’horreur, le Paris occupé, le port de l’étoile jaune, les camps de concentration. Au sein de la vie familiale dans un Paris occupé par les allemands, les facteurs déclenchants : le père de Marcel Rayman est déporté en allant pointer à la police, sa mère effondrée, il veille sur son petit frère  ; Thomas Elek se fait traiter de « sale youpin » dans son lycée, une bagarre s’en suit, ses parents apparemment indifférents, le père lit toute la journée, la mère (Ariane Ascaride) plus complice, se tait.

photo Studio Canal

le réalisateur a mis un soin particulier à traquer le détail pour la reconstitution de l’époque, les copies des tracts authentiques, les affiches rouges de « L’Armée du crime », la bannière allemande hégémonique sur la Tour Eiffel,  la radio crachant les horreurs du commentateur (
Philippe Henriot, collabo notoire, dont c’est la vraie voix la plupart du temps), la mention du rôle prépondérant de René Bousquet dans la raffle du Vel’d’hiv »*** au détour d’une simple phrase. Le personnage d’Henri Krasucki (Adrien Jolivet) jeune cadre juif polonais d’un Parti communiste**** alors clandestin, prend une lumière bien différente que l’image qu’on en conserve aujourd’hui comme ancien dirigeant du Parti Communiste et de la CGT :  déporté dans une annexe d’Auschwitz, Henri Krasucki en sera un des rares rescapés. Avare en effets, obligé de céder la place au  fond du sujet tellement choc, le réalisateur s’autorise pourtant quelques belles scènes avec des images en surimpression, des visages de gens aimés, disparus, Manouchian revoit le visage de son frère quand il lance sa première grenade, etc…***la tristement connue rafle du Vel’d’hiv’ fut organisée en juillet 1942 par des français : René Bousquet, secrétaire général de la police (nommé en 1942 à ce poste par Laval et Pétain), proche du général SS Olberg, chef de toutes les polices allemandes en France, aurait négocié  de faire cette rafle de juifs étrangers/immigrés en échange du report de la déportation de juifs français…

**** dès 1939, le PCF et les JC (jeunesses communistes) sont interdits par le gouvernement français à la suite de la signature du pacte germano-soviétique. Arrêté et torturé en fait en 1943, Henri Krasucki est évacué des camps en 1945 bien que le film décale  la date de son arrestation pour reserrer le récit.


photo Studio Canal

La violence omniprésente est concentrée dans des scènes spécifiques, les explosions, les attentats, les arrestations ; le réalisateur aurait pu se complaire à montrer encore et encore les tortures dans les sous-sols de la Gestapo, il a l’intelligence d’en montrer suffisamment et suffisamment peu pour que l’imaginaire prenne le relais. Etrangement, ce qui fait le plus mal au coeur, ce sont les images des trains de prisonniers, ces camions d’innocents qu’on va déporter dans les camps dans les heures qui suivent et qui n’en savent rien quand nous, nous savons… Le film possède une vocation pédagogique non dissimulée (le début très appuyé), ce n’est pas tant la lettre de Jean Moulin qu’il faudrait faire réciter de force en classe pour servir la com gouvernementale sur le dos des enfants, c’est plutôt ce genre de film qu’il faudrait diffuser largement alliant la qualité artistique au message d’alerte.
Quant au casting, zéro faute! Dans des rôles secondaires, la troupe de Guédiguian, Ariane Ascaride, la mère de Thomas Elek, et Jean-Pierre Darroussin sublime dans le rôle d’un type ignoble (il l’a gâté!!!) : l’inspecteur Pujol (Jean-Pierre Darroussin), si zélé qu’on l’intègre à collaborer avec la Gestapo, un air bonhomme au service d’une lâcheté encore plus grande que la jouissance qu’il peut tirer de ses crimes, sans conviction ni morale que d’être bien vu des chefs, du côté du manche. Il s’entichera de Monique, la petite amie écervelée de Marcel Rayman, qu’il n’hésitera pas à gruger en lui faisant croire que ses parents déportés sont vivants pour coucher avec elle. Simon Abkarian dans le rôle de Massek Manouchian, Robinson Stévenin dans celui de Marcel Rayman, et la perle du casting jeune génération : Grégoire Leprince-Ringuet, dans le rôle de Thomas Elek, l’intello qui joint le geste à la parole, démontrant ici qu’il peut tout jouer, quelle autorité naturelle, quelle aisance, quelle mesure, quel charme!

On a reproché à Robert Guédiguian avec son film précédent « Lady Jane » d’avoir baissé les bras, socialement parlant, personnellement, j’ai beaucoup aimé ce film qui raconte le drame de la fin des utopies, un film que le réalisateur, accablé par l’élection de notre hyperprésident, a écrit, découragé, un peu comme un appel au secours. Dans « Lady Jane », la scène clé est celle où les deux anciens activistes retournent dans leur quartier où on ne les reconnaît pas… « L’Armée du crime », comme on a appelé le réseau Manouchian pour les diaboliser, devrait faire l’unanimité, ce film a tout, le style, la force, l’interprétation, un film grand public au sens noble du terme.


site officiel du film…

en savoir un peu plus en lisant le dossier pédagogique…

autres articles sur Robert Guédiguian…  dont on vient de sortir l’intégrale de ses films en DVD en octobre 2008 (
Diaphana éditions)…

Et aussi… Ma critique du fim « L’Armée du crime » sur www.culturclub.com…

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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