"L'Enterrement du soleil" : violence de la misère

Nagisa Oshima, 1960, sortie DVD 18 juin 2008


cycle de cinéma japonais sur le net, été 2008


Oshima : « La Trilogie de la jeunesse » : Film 3 « L’Enterrement du soleil »


Troisième film du coffret Oshima « La Trilogie de la jeunesse », c’est le plus révolté, le plus sombre, où la violence dévastatrice de la misère extrême broie tout et tout le monde, tuant d’abord les plus faibles quand ils ne se donnent pas la mort eux-mêmes, fragilisant les plus forts… Violence sexuelle, le corps exutoire, le père s’en prend à sa fille qui l’envoie sur les roses, pas plus choquée que ça. Violence criminelle, le corps vendu, frappé, roué de coups, supprimé. La prostituée qu’on tabasse parce qu’elle est enceinte, que son avortement va retarder le boulot… Le corps affamé, dénutri. Le riz qu’on vole dans le bol de l’autre en train de manger. Violence mixte, cette superbe scène filmée de très loin où on ne sait pas s’il s’agit d’une bagarre, d’un meurtre, d’une étreinte ou de tout à la fois.
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Quand Takeshi et Tatsu arrivent dans le quartier misérable de Kamagasaki, bidonvilles à la périphérie d’Osaka, les deux jeunes gens sont enrôlés dans le gang de Shin. Cette bande survit dans ces bas-fonds en volant, rackettant, pillant, proxénétisme, trafic de sang pour Hanoko, trafic de papiers d’identité qu’on revend aux étrangers ; on paye des pauvres bougres, dépossédés de leur identité, n’existant plus civilement, qui dépenseront l’argent gagné dans les heures qui suivent pour se saouler. Si Takeshi se comporte correctement (passivement en fait), ce qui lui vaut la sympathie et l’indulgence de Shin, Tatsu, suractif et méchant, se brûle à Hanoko et n’hésite pas à déposséder un couple d’étudiants, puis à violer ensuite la jeune fille sous les yeux des deux autres qui n ‘interviennent pas… Mais Takeshi sera hanté longtemps par le visage de l’étudiante…

L’enterrement du soleil, ce sera cette image d’un soleil rouge à la presque fin du film après que Hanoko, la jeune fille dure et sans scrupules, ait enfin été touchée au coeur quand va disparaître Takeshi, le moins corrompu de la bande, écrasé par un train sur la voie ferrée, en ayant entraîné son meurtrier avec lui, Shin, le chef du gang…
Et si Takeshi et Shin se sont affrontés jusqu’à la mort, c’est à cause d’elle, Hanoko, qui a trahi pour un autre chef de gang rival, Ohama, pour survivre, encore et toujours. Oshima nous offre une scène d’amour pudique, seule possibilité d’échappement éphémère à la fange, un amour qui aurait pu exister dans d’autres conditions, un autre quartier, un autre Japon (toujours cette rage politique chez Oshima de dénoncer son pays exangue après la défaite, ce quartier misérable étant le symbole du chaos maximum), le réalisateur filme le ciel mais obscurci par les bâtiments industriels en ferraille à l’abandon tandis qu’on devine le couple hors champ sur le sol, Hanoko et Takeshi, la beauté de la jeunesse sacrifiée… 


Le désespoir le dispute à l’amoralité, faute d’autres valeurs que trouver de l’argent par tous les moyens. Une femme trompe son mari alcoolique avec le premier type qui passe, le mari, ivre, hurle qu’il est cocu, finit par se pendre, le fiancé de l’étudiante violée se suicidera, le père d’Hanoko ne voit pas bien la différence entre le sexe avec sa fille ou celui de sa voisine, la veuve du pendu qui devient sa femme de ménage à tout faire… Tous les personnages sont tour à tour exploiteurs et exploités, tueurs et tués, seule Hanoko s’en tire, à peu près, prête à tout avec des atouts… Les autres sont des paumés, des exclus, des marginaux, les deux jeunes gens débarquant dans cette fange n’ont pas son endurance et son sens aigu des réalités, l’un trop ambitieux, trop vénal (Tatsu), l’autre trop paresseux, trop rêveur (Takeshi).

Oshima avait demandé à ses acteurs de vivre pendant deux mois dans le quartier de Kamagasaki, de se fondre à la population jusqu’à devenir des leurs, réagir comme eux. Dans ces bas-fonds, le seul moyen d’en sortir est de tout brûler pour essayer de reconstruire car les personnages ne s’en sortiront pas, finissant par s’entretuer. Malgré sa noirceur extrême, son nihilisme et son pessimisme absolu, le film conserve des tonalités nouvelle vague, Hanoko est un peu une Bardot asiatique avec une moue boudeuse, des robes de poupée serrées à la taille à ample jupe, les cheveux longs relevés. Les Bas-fonds créent les conditions de l’émergence des bas instincts, semble dire Oshima, on ne peut échapper au couple déchéance matérielle et morale. Un film choc noir c’est noir d’une beauté crépusculaire, des images d’un enfer terrestre aussi superbes que révoltantes.
 


Coffret 3DVD Nagisa Oshima/ »La Trilogie de la jeunesse » avec « Une Ville d’amour et d’espoir », « Contes cruels de la jeunesse » et « L’Enterrement du soleil » + un petit livre passionnant sur Oshima. Editions Carlotta. Sortie le 18 juin 2008.

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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