"L'Imposteur" : L'Ennui devant soi…

Christoph Hochhaüsler, 2004

Second
film de Christoph Hochhaüsler après « Le Bois lacté » (2003),
«LImposteur» a été proposé au festival de Paris-Cinéma dans le cycle
«LEmbellie allemande».

 

Une silhouette dans la nuit sur la route
dont on verra quand limage se rapproche quil sagit d’un jeune homme,
mais cette fois-ci le personnage principal marche la nuit, filmé de
face (dans « Le Bois lacté », ce sont les silhouettes des deux enfants
de dos le jour sur la route). On entend le bruit réel amplifié du vent
dans les feuilles quon pourrait croire celui dun moteur de voiture
mais de voiture, il ny en a quune échouée en épave sur un talus avec
son conducteur en sang écrasé contre le pare-brise. Le jeune homme
sapproche, vivement intéressé par laccident.

—–


De retour chez
lui, intérieur blanc et neutre dune maison ordinaire dun lotissement
(comme dans « Le Bois lacté »), le jeune homme dîne avec ses parents,
ce qui pose immédiatement les rapports entre les protagonistes : une
mère abusive, un père impuissant et omniprésent, un jeune homme assommé
dennui et dincompréhension qui a dailleurs renoncé à en espérer. On
le tanne pour trouver un emploi « une lettre de réponse aux annonces
par jour ! » claironne la mère. Grand moment que cette scène où les
parents ont enrôlé le frère aîné, la perfection de la famille, pour
coacher le cadet dans une simulation dentretien dembauche avec le
père et la mère interrompant et contredisant sans cesse.Le chemin de
croix des entretiens avec les DRH des entreprises, alternant
questionnaires « clé en main » , encouragements et gronderies
paternalistes, est le morceau de bravoure du film, plein dhumour
(grande différence avec le premier film du réal, ici, lhumour est très
présent malgré la noirceur du sujet). Le jeune homme répond à peine
quand il entend la question, muré dans un inaccessible ailleurs, sa
couleur préférée, il nen sait rien, à quoi lui fait penser un dessin,
à rien, il prétend aimer voyager sur son CVil est allé aux îles
Canaries une fois dans sa vie, etc

 

Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

 

Armin
Steeb, jeune homme trop beau au physique féminin, la blondeur
scandinave, la finesse des traits, les lèvres charnues, a un regard
dange exterminateur à la Terence Stamp, version indolente des ados de
Gus Van Sant. Paresseux comme une couleuvre, sa principale activité
consiste à ne rien faire dans sa chambre où il se complait à périr
doisiveté, ou le portrait d’un branleur teigneux et apathique. Cest
en essayant de rédiger une nième lettre de candidature que vient lidée
saugrenue à Armin dy substituer sa première lettre anonyme à la police
où il se déclare responsable de laccident quil a vu sur la route.
Chemin faisant, la machine semballe et voit Armin sobséder sur le
sort des accidents et des accidentés successifs quil recherche jusquà
passer à lacte


Lincommensurable ennui dégagé par les
rapports et les réunions de familles, les parents, les deux frères et
leurs épouses, Armin seul dans son coin, est admirablement bien vu :
propos assommants tenus par les parents, parlant pour ne rien dire ou
pour asphyxier leur fils de questions et de conseils. Indifférence
absolue dArmin aux joies familiales telle lannonce de la grossesse
dune belle-sur que le second frère veut annoncer comme une surprise.
Pendant quon jase en famille, le jeune homme fantasme sur des motards
gays, des groupes dhommes en cuir avec des casques de moto. Scène
choc, sobre et cruelle, où une musique assourdissante (dans une maison
où lon nen écoute jamais) mène les parents sidérés du palier vers
létage où Armin fait son apprentissage de lhomosexualité contre le
mur de sa chambre, la sono à fond, avec un motard ramassé on ne sait
où.


Lutilisation des sons et des bruits domestiques est une
des clés de la réalisation si empathique de CH : on « sy croirait »
comme on dit : sur la route avec le vent et le moteur de la voiture qui
va déboucher, derrière la voie ferrée avec le train roulant à toute
vitesse, se rapprochant, puis séloignant, dans lescalier
assourdissant de musique qui mène à la chambre dArmin, etc


Chez
Christoph H, une phrase, un regard en dit plus long quexplications et
dialogues : cet exemple de motif de sortie des parents pour se
distraire « on va voir la nouvelle cuisine des Untel, tu veux venir
avec nous ? Ca ferait plaisir à ta mère »Ce plan dun cadeau
transporté avec je men-foutisme du bout des doigts que les parents
dArmin lont forcé à apporter à un camarade infirme dont il a volé le
fauteuil roulant pour faire la course avec Katja Le regard dArmin
croisant celui de Katja (dans la dernière scène du film), son premier
sourire du film, lexpression de Katja regardant « autrement » Armin,
le tout en silence, est absolument parlant ! Le personnage de Katja, au
regard gris de serpent (ravissante actrice au physique proche de celui
de Liv Tyler), la vraie et fausse petite amie dArmin et dUlrich, est
impitoyable comme celle qui juge, choisit et exclut.

 

Nora Von Waldstätten et Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

 

En
parlant de « L’Imposteur », on est obligé de faire souvent référence au
premier film « Le Bois lacté » tant les thèmes sont communs quoique
très différents dans le traitement de lhistoire. Dans les deux films,
on note en première image du film un personnage en errance sur la
route, la présence des trains passant en arrière-plan sur cette route ;
lutilisation des bruits réels comme vecteur naturel des sensations
(voir plus haut) ; l’incommunicabilité des personnages principaux,
isolés mentalement du reste du monde, leurs fantasmes et leur haine, le
mur étanche entre la femme et son mari (« Le Bois Lacté ») ou lado et
ses parents (« LImposteur ») au point quils ne se connaissent
absolument pas.Laccent mis sur la violence de la sexualité (dans les
deux cas, consommée avec rage au premier étage comme pour la séparer de
la vie du rez-de-chaussée) ; le poids du foyer et des tâches
quotidiennes, lescalade du mensonge, des dissimulations et ses
conséquences tragiques jusquà linéluctable passage à lacte, etc…


« L’Imposteur »
est à la fois beaucoup plus accompli que le premier film de Christoph H
avec la hiérarchisation sociale du chômage et la critique de
limplacable ritualisation des entretiens d’embauche, de l’obligation
de « se vendre », de l’impossibilité d’exister autrement que
médiatiquement en faisant « un coup », léveil à lhomosexualité,
lintroduction de lhumour totalement absent du premier film, etc…
« Le Bois lacté » est une oeuvre plus dépouillée, plus pure, plus
harmonique, plus simple sur le fond, avec des évènements ordinaires
dont la combinaison pas ordinaire va conduire au drame tandis que le
scénario de « LImposteur » traite de sujets multiples dont un seul
aurait pu faire un film.


Dans les deux cas, un cinéma
exemplaire où tout sonne juste et précis, un régal de cinéphile, à
découvrir Dans le cycle allemand de Paris-Cinéma, jai eu loccasion
de voir également « Sehnsucht » de Valeska Brisbach (en compétition)
que javais nettement moins apprécié, lhyperréalisme de la photo et le
souci de naturel à tout prix virant au naturalisme, la pauvreté des
rapports entre les personnages, mayant un peu rebutée. Des deux films
de Christoph Hochhaüsler, je préfère un peu « Le Bois lacté», une uvre
de feu sous la glace, unique en son genre.

 

Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

 

Mini-Pitch :
pour tromper l’ennui du pesant quotidien familial, un jeune homme écrit
des lettres anonymes pour s’accuser d’accidents qu’il a vus dans la
presse, portrait d’un branleur jouant à un jeu pervers avec issue fatale.

Film proposé dans le cycle « L’Embellie allemande » de Paris-Cinéma 2006

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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