« L’Obsédé en plein jour » et « Eté japonais, Double suicide » : Oshima confidentiel

Nagisa Oshima, 1966, 1967, sortie de 4 DVD 4 mars 2009
On avait pu cet été découvrir 5 des premiers films d’Oshima en DVD (éditions Carlotta) dont La Trilogie de la jeunesse (« Une Ville d’amour et d’espoir », « Contes cruels de la jeunesse », « L’Enterrement du soleil »), « Les Plaisirs de la chair » et « Nuit et brouillard au Japon ». Avec ces 4 autres films d’Oshima, Carlotta poursuit son édition des Ohima Nouvelle vague japonaise, des oeuvres des années 60 peu connues, contrairement à un film comme « La Cérémonie » (1971) ou le diptyque qui fera son succès commercial « L’Empire des sens » et « L’Empire de la passion » (1976 et 1978). « L’Obsédé en plein jour » et « Eté japonais, double suicide » (1966 et 1967) sont des films sans espoir sur le sentiment amoureux, mettant en scène  deux variantes du double suicide pour illustrer les intrications intimes entre sexe et mort avec le même comédien principal. Le premier réaliste et poignant, le second théâtral sous forme de conte stylisé, mécanisé.

                          

« L’Obsédé en plein jour » (1966)

Tourné en noir et blanc, dans le mouvement, la fuite, la construction du film est très habile avec quelques flash-backs dont certains sont des souvenirs et d’autres des rêves, des fantames. Petit à petit, le film se décadre en se reserrant sur les personnages à la mesure de l’étau qui les enserre mais, dès le départ, Oshima filme les parties du corps, les visages, les seuls regards, comme dans l’urgence. Le film comporterait pas moins de 2000 plans… Les gouttelettes de sueurs qui perlent sur le front de l’obsédé en plein jour quand il viole la seule femme qu’il aime et qui retombent comme des larmes sur le visage de la jeune femme, quelle beauté… Au Japon, obsédé en plein jour se traduirait par serial killer agissant le jour.
Quand on découvre

Eisuke, rodeur derrière des barreaux observant une servante à genoux faisant le ménage, sa nuque, sa gorge, on pense à l’obsédé en cavale dont parle le titre du film. Mais Eisuke connaît Shino, la jeune femme, et lui affirme qu’il lui a sauvé la vie il y a un an, qu’il ne peut depuis oublier l’odeur de sa peau. Attachée, violée par Eisuke (la scène la plus violente), qui a tué au passage la maîtresse de maison (scène en flash-back plus tard, magnifique plan du corps d’une femme sous un arbre) où elle est employée, Shino démissionne et collabore plus ou moins loyalement avec la police pour le retrouver.
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Le film ménage le supense, on va découvrir pas à pas, au moyen de retours en arrière, de confidences, les destins liés de quatre personnages, Eisuke, le violeur, Shino, la jeune fille, Genji le conseilleur municipal et Matsuko, l’institutrice, à présent l’épouse d’Eisuke dont elle ignore les exactions. Un an auparavant, Genji, amoureux fou de Shino s’était fait aussi aimer d’elle, mais leur liaison faisant scandale au village, elle y avait mis fin. Désespéré, Genji avait annoncer son intention de suicider et demandé à Shino de le suivre dans la mort, ce qu’elle avait fait sans enthousiasme en acceptant de se pendre elle aussi à un arbre dans la montagne. On remonte alors le temps, quand une inondation ruine les villageois, Shino emprunte de l’argent à Genji qui est riche, fils du maire du village, s’en suit une liaison avec lui, tandis qu’Eisuke, pauvre, employé aux corvées, n’ose pas avouer son amour à Shino. Plus tard dans la montagne, lors du double suicide de Genji et Shino, Eisuke, à présent marié à Matsuko qu’il n’aime pas, va se venger et humilier celui qui l’a fait souffrir à double titre, sur le plan social et amoureux. Il détache Shino et la sauve mais la viole ensuite tant qu’elle est encore inconsciente sous le regard de Genji pendu et mort. Un acte qui va révéler en lui le serial killer qui sommeillait, obsédé par Shino, il va récidiver son forfait encore et encore, violer et tuer, voler.
Les relations des deux femmes ne sont pas sans ambiguité, Shino ne veut pas dénoncer Eisuke sans l’accord de sa femme Matsuko. Mais sous l’institutrice parfaite qui croyait à la gratuité de l’amour (à la différence de Shino qui s’attache à Genji après lui avoir emprunté de l’argent), se cache une amoureuse passionnée et masochiste qui fantasme d’être étranglée par son mari comme ses victimes… Si Shino est pragmatique et Matsuko idéaliste, ce qui fait aimer Shino des deux hommes, c’est qu’elle représente la victoire de la vie sur la mort, contrairement à Matsuko qui ressemble plutôt à Genji, les deux étant épris d’amour absolu et d’utopies solidaires. Eisuke lui-même, tout monstre qu’il est, est dans la recherche d’absolu, on l’entendra rétorquer à Matsuko que « mourir aussi est un acte gratuit », et, plus tard qu’avec ou sans Shino, il serait devenu quand même un serial killer. A tous, Shino, la seule à accepter la réalité et le deuil, va survivre, le film se terminant par une phrase de la jeune fille « j’ai survécu une fois de plus et je n’ai que 20 ans ».

Très beau film, plein d’audaces de mise en scène et de liberté (des scènes oniriques ou Shino parle à un mort, un flash-back sur un viol en photos, des moitiés de visages, des découpes géométriques des plans, des décadrements, il ose tout et tout s’intègre parfaitement au film…) où s’entremêlent l’amour, le sexe et la mort, le rêve et la réalité, les plans rapprochés à l’extrême sur les parties du corps et ceux lointains dans la nature, comme dans les autres films d’Oshima, le constat d’un pessimisme noir passe par une approche plus physique que cérébrale.

« Eté japonais, double suicide » (1967)

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’un tel titre de film, il est beaucoup moins tragique que le précédent « L’Obsédé en plein jour ». La faute à la forme, il s’agit ici d’un conte allégorique, comme le dit Charles Tesson dans la préface du DVD, c’est un peu les premiers Polanski ou Ferreri avant l’heure… Une jeune femme excentrique a besoin de se rendre dans  les toilettes, publiques, impossible de les utiliser, une équipe d’hommes en blanc est en train des les repeindre. Translation sur le besoin d’hommes, elle jette sa lingerie par dessus la ranbarde d’un pont, dessous, une équipe d’hommes plus ou moins nus nage en faisant flotter à la surface de l’eau le drapeau japonais. Cette seule femme du film, représentant sans doute un monde où il n’y aurait qu’une seule femme sur la terre, une femme objet du désir, une femme fonction du plaisir, va donc rencontrer des groupes d’hommes, des peintres, des nageurs, une fanfare, des gansters. Mais aucun de ceux qu’elle accoste ne veut coucher avec elle. Finalement, elle tombe sur un type déprimé  (le même acteur qui jouait l’Obsédé dans le premier film) qui ne le veut pas davantage mais accepte de rester avec elle. Malheureusement, leur tête à tête est vite interrompu par l’irruption de Yakuzas qui les enlèvent pour s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.
Contrairement aux belles femmes quelquefois sophistiquées du cinéma japonais, la jeune fille, rondelette, opulente poitrine archi-décolletée, est coiffée comme un manga : court d’un côté, long de l’autre, les cheveux bicolores, brun et blond. Enfermés avec le gang de Yakuzas, l’homme déprimé cherchant un tueur pour savoir qui il est dans le regard de son assassin et la jeune fille qui veut un homme, tous les hommes. Survient alors l’étudiant qui veut un fusil pour tuer un  homme, n’importe quel homme. Tout ce groupe attend le lever du jour en écoutant les émeutes et les méfaits d’un tireur fou à la télé. La plupart des protagonistes sont monomaniaques, réduits à une obsession, une fonction, la jeune fille ne parle que de faire pipi ou de coucher avec un homme, le type déprimé provoque les voyous pour se faire tuer, l’étudiant chercher à voler une arme. Dans le gang aussi, il y a celui qui tue n’importe qui avec un couteau, celui qui ne pense qu’à sa télé, celui qui répare sans fin son pistolet. Si la fonction crée l’organe, ici, l’arme crée l’assassin, l’homme au couteau dit qu’il a commencé à tuer du jour où il a possédé un couteau, quand le chef est tué, on cherche à utiliser les armes mais contre qui? Il a bien quelqu’un que tu as envie de tuer fait remarquer l’homme au pistolet! Finalement, le double suicide ici sera purement sexuel, un double suicide à l’envers, si l’on veut, pour démontrer, démonter, le mécanisme étroitement intriqué du couple sexe et mort, la jeune fille et le type déprimé coucheront ensemble sur un champ de cadavres.

Il va sans dire que le film n’est pas facile d’accès, ressemblant, dans un Japon désert comme un décor vide, à une sorte de ballet avec des automates, beaucoup trop théâtral, abstrait et stylisé pour qu’on ressente la moindre émotion, excepté un certain découragement parfois… Pourtant, les dialogues, le texte, souvent existentiel ou politique, est intéressant, les références à l’assassinat de Kennedy à Dallas, la figure de l’étranger de type américain (le tueur fou). Le même acteur de « L’Obsédé en plein jour » (Kei Sato) interprête un peu le même personnage à l’envers, dans le premier film, il prenait de force, il violait, il tuait, ici, il s’offre de manière très sexuelle aux hommes du gang pour qu’ils le tuent et il finira possédé par une femme.

 

Sortie de 4 DVD d’Oshima éditions Carlotta le 4 mars : « L’Obsédé en plein jour » (1966), « Eté japonais, double suicide » (1967), « A propos des chansons paillardes au Japon » (1967) et « Le Retour des 3 saoulards » (1968).

       

     
 

Notre note

3 Stars (3 / 5) 4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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