"La Baies des anges" + notes sur "Moderato Cantabile" : Jeanne Monroe

Jacques Demy, 1963 ; Peter Brook, 1960
« La Baie des anges » de Jacques Demy (1963)
Quel film jubilatoire, quel régal, j’ai tant attendu pour voir enfin ce film peu connu de Jacques Demy avec Jeanne Moreau platine dans un rôle de vamp déprimée futile très Marilyn, et ça valait la peine, j’ai passé un génial moment de cinéma. Il faut revoir les films avec Jeanne Moreau des années 60, à la séance précédente de cette rétrospective Moreau, était programmé « Moderato cantabile » d’après le roman de Marguerite Duras, un film superbe que je connaissais déjà mais pas sur grand écran, quelle actrice, quels rôles!

Un jeune employé de banque très sérieux et naïf, vivant en tête à tête avec un père austère depuis la mort de sa mère, est entraîné au casino d’Enghien par un collègue joueur. Comme souvent dans les jeux de hasard, Jean a la chance des débutants, il gagne et attrape aussitôt le virus du jeu. Exit les vacances dans le Loiret chez son oncle, il ira sur la côte d’azur, sur la baie des anges. Au casino de Nice, il rencontre Jackie, une aventurière volubile, joueuse invétérée, qui voit en lui un porte-bonheur pour les salles de jeu. Ruinée un soir sur deux, Jackie s’installe dans le petit hôtel de Jean, puis, une nuit qu’ils ont gagné ensemble des millions au casino, l’emmène à Monaco, le casino ultime, le plus riche, le plus chic. Non seulement Jackie lui fait acheter une voiture décapotable pour aller de Nice à Monaco mais elle décide de descendre dans un palace, l’Hôtel de Paris, il faut entendre Jeanne Moreau quand Jean demande une chambre à la réception de l’hôtel dire façon Marilyn fausse stupide « mais non, une suite, on sera mieux! » ou « le luxe, quel luxe? »
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Jeanne Moreau et Claude Mann
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C’est au casino d’Enghien d’où elle est expulsée bruyamment que Jean aperçoit Jackie pour la première fois, Jeanne Moreau a la coiffure de Marilyn Monroe dans son dernier film inachevé (« Something’s got to give »), platine brûlé presque blanc, cheveux courts trop longs, mise en plis laquée à mort, maquillage blanc, lèvres nude et faux-cils, eye-liner noir de jais, vêtue d’un tailleur blanc, elle sautille avec des petits pas rapides entravés par sa jupe trop étroite dans ses escarpins blancs à talons, ainsi blanchie, elle a l’air d’une séductrice fantomatique née pour vivre la nuit. Affalée aux tables des casinos, Jackie fait trente six choses à la fois fébrile, surexcitée, elle surveille la roulette, elle prend des notes, elle fume, elle drague le croupier, elle demande un chiffre à Jean, elle en joue un autre, elle cherche de l’argent pour se refaire. Aussitôt partie du casino, elle cherche un prétexte pour y retourner, parce que les galets sont durs à la plage ou que ça la déprime de voir toutes ces chairs molles en maillot de bain alors autant regarder les joueurs! Eternelle femme enfant, Jackie est ravie de gagner le prix d’un dernier whisky aux machines à sous alors qu’ils ont tout perdu avec Jean y compris son billet de train.

Dans ce film, on oscille tout le temps entre drame et comédie, on est sans cesse au bord du drame récupéré in extremis par la comédie. Car Jackie est un personnage tragique, femme déprimée, menteuse, voleuse, tricheuse car accro au jeu, ayant même « joué » son fils, comme elle le dit,  dont son mari à la garde, trimballant une roulette miniature dans sa valise pour jouer seule quand elle n’a plus d’argent. L’univers du casino est décrit avec quelques griffures bien senties, ce client viré du casino, qu’on ne voit pas mais seulement un attroupement,  il aurait volé une pile de jetons… Le réceptionniste du casino, homme machine inpertubable, inhumain, effectuant toujours les mêmes gestes, posant les mêmes questions, qui vend les jetons, encaisse l’argent, demande combien de plaques et combien de jetons, voire quelquefois donne de l’argent le matin aux gagnants, compte les billets en sens inverse qu’il aligne sur le comptoir. Jusqu’à la dernière scène, la comédie peut tourner au drame, telle cette scène dans l’hôtel à Monaco où Jean jaloux frappe Jackie puis la serre dans ses bras, fragments de drame isolés, furtive possibilité d’un drame évité de justesse. Une autre dimension entre en jeu, c’est le cas de la dire, le suspense, avec une roulette qui occupe tout l’écran, on attend, comme Jean et Jackie, quel numéro va sortir à la roulette, pour qui est un peu joueur, on est véritablement immergé dans la salle du casino, captivé par le jeu, quand les deux gagnent, la musique de Michel Legrand se déploie, quelle volupté…

Jeanne Moreau jouait à Marilyn, un impossible emploi dont elle se tire pourtant fort brillamment, même si au début du film, on a tendance à trouver qu’elle surjoue un peu mais on s’y habitue vite. La femme hyperféminine années 60, la poupée trop blonde qui cache son désespoir sous les bavardages et les extravagances, drapée dans un incroyable déshabillé noir en plumes pour aller se coucher dans le modeste hotel de Jean, est une enjoleuse, elle séduira Jean, le timide, le novice, et le spectateur, ravi. Dans le rôle de Jean, un bel acteur peu connu aujourd’hui, Claude Mann, les années 60 regorgeaient de ces séducteurs magnifiques type Jean Sorel, et dans celui du collègue de la banque, Paul Guers jeune.Dès la première image du film, une femme blonde vêtue de blanc, marchant, instable, sur la promenade des anglais au petit matin, traquée par la caméra qui s’éloigne à toute vitesse, comme si elle, la joueuse, accélérait sa marche vers le vide, on comprend qu’on va passer un grand moment de cinéma…

 

Notes sur « Moderato cantabile » de Peter Brook (1960)


Ceux qui aiment Duras vérifieront ce qu’ils savent déjà : ses textes gagnent au centuple à être lus, dits, malaxés par les acteurs et Jeanne Moreau le fait superbement dans le rôle de l’épouse d’un riche pdg d’usine qui, accompagnant son fils à des leçons de piano, va être  bouleversée par la proximité d’un crime passionnel : un homme vient d’étrangler la femme qu’il aimait dans le café voisin, elle a entendu son cri d’agonisante… Rencontrant par hasard un employé de l’usine de son mari, un jeune homme (Belmondo, d’un naturel stupéfiant, magnifique) bluffé par cette femme belle, élégante et socialement inaccessible, Anne D va jouer à recopier avec lui la passion amoureuse du crime du café sur le port. J’avais oublié la somptueuse scène finale, Jeanne Moreau, casque de cheveux blond cendré, regard de bête blessée, serrant contre son corps les pans de son manteau en vison blanc, hurlant seule effondrée dans le café, recopiant le cri de la femme assassinée… Quel beau film… Quelle belle soirée Jeanne Moreau… 



Vu dans le cadre de la Rétrospective Jeanne Moreau à la cinémathèque française, lire la programmation complète…
 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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