« La Dentellière » : le film fondateur d’Isabelle Huppert

Claude Goretta, 1976

 

« La Dentellière » de Claude Goretta est le film qui a révélé Huppert telle qu’on la connaît encore aujourd’hui  ne serait-ce que dans « Villa Amalia », son dernier film : introvertie, absente, opaque, ailleurs, avec une interprétation d’une sobriété exceptionnelle pour l’époque, un ton unique, une forme d’effacement du corps au profit de l’émergence de l’âme. Le personnage de Pomme dans « La Dentellière », mutique, spectatrice de la vie des autres, sans ambition apparente, est mis en valeur par celui de sa meilleure amie Marylène, extravertie, sexy, coquette.Pomme, jeune fille modèle, sans autre existence que son travail et ses soirées avec sa mère, est shampoineuse dans un salon de coiffure tenu par Marylène, trentenaire flamboyante ne pensant qu’à séduire et s’amuser avec l’arrière-pensée de se caser. Parties toutes les deux en aout à Cabourg, arrivées sous la pluie, l’ennui des vacances à tourner en rond, la salle à manger immense et vitrée du Grand Hôtel, que Proust qualifiait d’un aquarium posé sur la plage, déserte, austère, anachronique, le soleil revenu, la plage bondée, c’est presque pire. Pomme en chemisier boutonné jusqu’au menton, Marylène en blouse transparente, l’une fait tapisserie, l’autre se déhanche dans la boite du casino… Pomme ne tarde pas à rester seule dans l’appartement de location, Marylène étant aller habiter chez le premier type rencontré une nuit.
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Pourtant, à Cabourg, Pomme va rencontrer François, un étudiant aussi terne qu’elle qui partage sa timidité, son aversion pour la foule, son inexpérience. A Paris, Pomme va vivre avec François mais ce n’est plus le même homme : au delà de la différence sociale qu’on avait effleurée à Cabourg avec la visite dans la belle maison de famille de François, c’est le fossé culturel entre Pomme est ses amis étudiants intellos qui va avoir raison de leur couple. Le déjeûner chez les parents de François où Pomme manque de s’étouffer avec une arrête de poisson, ce qui gêne le repas et n’intéresse personne, est atroce.

 

Isabelle Huppert et Florence Giorgetti
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné

 

 

Film intimiste et dépouillé, le récit est traité comme fonctionne le personnage de Pomme, effleuré, par petites touches, avec des silences, des vides, des manques, des gestes qu’on a fait et on ne fait plus (Pomme enlève sa chemise de nuit seule à Cabourg quand elle plait à François, elle la pose sur le lit pour rêver, à Paris, elle remet sa chemise de nuit en silence quand elle constate que François ne la désire plus), des mensonges qu’on feint de croire. Loin d’être caricatural, le personnage de Marylène n’est pas tellement moins pathétique : se faisant plaquer au téléphone par son amant marié, essayant une robe ultra-décolletée genre Las Vegas pour le mariage d’une cousine dont elle n’attend qu’une possible rencontre à laquelle elle ne croit plus vraiment, arrachant son chemisier sur la plage glacée de Cabourg la nuit par dépit quand elle n’a trouve personne à séduire, etc…A l’opposé d' »Adèle H » (1975) de Truffaut avec l’autre Isabelle (Adjani) et son jeu extraverti, presque hystérique, le personnage de « La Dentellière » n’en est pourtant pas si éloigné : sans un mot, après que l’homme qu’elle aimait l’ait abandonnée, Pomme va sombrer elle aussi dans la folie… A la grande différence que François est également une victime (antipathique) de la société à sa manière, étouffé par l’échelle des valeurs sociales, c’est le regard des autres qui lui fait avoir honte de Pomme et rompre leur relation. Sa réaction au retour de l’hôpital psychiatrique où elle est enfermée est le désespoir de n’avoir pas su s’avouer ses sentiments et de l’avoir démolie par égoïsme.

 

Si le personnage Huppert tel qu’on l’a vu dans tant de rôles est presque déjà composé ici, il demeure parfois des sourires enfantins, des regards lumineux, qu’on ne verra plus par la suite. Pour cause de présidence du futur 62° festival de Cannes, on passe beaucoup de films d’Isabelle Huppert en ce moment, ainsi CinéCinéma Classic a programmé un film très intéressant  tourné la même année 1976 « Le Petit Marcel », portrait de l’agitation relative des banlieues sensibles de l’époque avec Jacques Spiesser dans le rôle d’un indic malgré lui et Isabelle Huppert dans celui de la petite amie qui subit (encore). Ce soir, malheureusement, déprogrammation de dernière minute de « Violette Nozières » (1978), un des meilleurs rôles d’Huppert et un grand Chabrol…A noter qu’à la même période, en 1977, Huppert va jouer encore le même genre de personnage dans un film d’une réalisatrice suisse (comme Claude Goretta) « Les Indiens sont encore loin » (1977) de Patricia Moraz avec Christine Pascal (actrice tragiquement disparue, devenue ensuite réalisatrice, elle dirigera Isabelle Huppert, son amie, dans « La Garce (1984), mais comment (re)voir ce(s) film(s) autrement qu’un jour de chance dans une cinémathèque???

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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