« La Prima notte di quiete » (« Le Professeur ») : amours défuntes

Valerio Zurlini, 1972

Pitch

Un professeur déglingué et mystérieux arrive à Rimini faire un replacement. Il se lie d'amitié avec les notables qui meublent leur ennui dans la ville balnéaire en hiver.

Le titre original du film, « La Prima notte di quiete », fait une référence directe à la mort qui est la première nuit de repos car sans rêve dans un vers de Goethe que cite Daniele Dominici (Alain Delon). Ce film de Zurlini est son film le plus désespéré, sans doute le plus autobiographique aussi, partiellement du moins, par ailleurs, il semble que le film ne soit pas montré aujourd’hui dans sa version intégrale, il y aurait eu des coupures, des scènes manquantes, notamment sur les relations du professeur et de son épouse, Daniele et Monica, ce couple qui reste ensemble plus par désespoir que par habitude, comme elle le lui dit… Pourtant, je suis une fan de ce film que je viens de revoir encore, la pièce de théâtre avec Delon l’autre jour « Love letters » m’ayant donné envie de retrouver ce portrait d’homme blessé au delà de l’imaginable, déjà mort.
Rimini en hiver, quoi de plus triste qu’une plage grise et blanche sous un ciel polaire, bas, de la couleur des immeubles en béton, un désert urbain aux portes de la ville engourdie attendant une météo meilleure. Un homme en manteau poil de chameau usé vient d’arriver à Rimini pour remplacer un professeur du lycée pendant quelques mois. Dans son CV trop brillant, il y a des zones d’ombre, le directeur comprend tout de suite que ce nouveau professeur n’a aucune vocation d’enseigner. Dans la classe, les élèves ont 19 ans, ce sont déjà des adultes qui végètent dans leurs études, préoccupés de pétitions, de relations. Mais Le professeur Daniele Dominici s’en fout, seule lui importe la beauté d’un vers de Pétrarque et si ça intéresse quelqu’un, tant mieux… Pourtant, une élève attire son attention car elle est aussi désespérée que lui : Vanina Abati, superbe brune au cheveux très longs, le regard brun immense et triste. Très vite, Daniele comprend par les sous-entendus en ville que Vanina est une paria. Très vite aussi, Daniele se lie avec les notables oisifs de Rimini qui traînent leur ennui d’une partie de poker à une soirée en boite, une dolce vita lugubre, paresseusement dépravée, languissante. Il y a Marcello (Renato Salvatore), le promoteur immobilier, la bonne pâte de la bande, Spider le pharmacien (Giancarlo Giannini, génial), secrètement amoureux de Daniele, le seul qui le regarde vraiment, et encore Lydia, blonde platine en manteau d’ocelot, enfin, Orlando, caractériel, violent, qui entretient richement Vanina qu’il terrorise.
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La part la plus déprimante du film, c’est la cruauté des relations du couple marié Daniele et Monica (Lea Massari) dont on comprend par  allusions que non seulement elle l’a trompé avec un amant plus jeune qui l’a plaquée mais qu’elle se sent humiliée et coupable que son mari soit resté avec elle par pitié, par cette bonté qu’elle ne comprend pas. Il y a une sauvagerie de bêtes blessées entre ces deux époux minés par un désespoir ancien, accrochés l’un à l’autre tout en se détruisant sans pouvoir se quitter vraiment, on verra que la fin va loin dans leur impossibilité à se séparer… En parallèle, les relations de Daniele avec Vanina (comme le livre « Vanina Vanini » de Stendhal qu’il lui prête) sont un jeu de miroir, les deux partenaires, même si ils viennent de catégories sociales aux antipodes, sont identiques et intuitent parfaitement que leur histoire n’a aucun avenir, qu’ils sont déjà rongés de l’intérieur, détruits, incapables d’autre chose que de se consoler ensemble, mais ils choisissent de s’illusionner pour s’octroyer quelques rares moments d’amour comme volés à leur destin tragique. Daniele représente pour Vanina (Sonia Petrova) la même chose qu’elle représente pour lui : échapper à son destin, au cycle du malheur, lui à sa relation délétère avec sa femme, faisant écho au fantôme d’une cousine de sa jeunesse suicidée par sa faute (il le croit), elle à son passé honteux à Rimini,  sa mère prostituée qui l’a vendue aux notables de la ville, un passif sans cesse rappelé par Orlando, son amant et protecteur qui ne veut pas épouser une putain.
Servi par un Alain Delon jamais aussi performant que quand il se glisse dans la peau d’un homme blessé à mort qu’on jurerait qu’il connaît intimement, engoncé dans ce manteau camel qu’il ne quitte jamais même dans une boite de nuit, le regard mat bleu de la mer de Rimini en hiver comme un cri muet d’une mélancolie incurable, le corps exultant parfois dans les sursauts d’une sexualité animale, sauvage, vite anéantie, c’est à n’en pas douter un de ses meilleurs rôles. D’ailleurs Alain Delon s’est fait producteur du film quand il a remplacé Marcello Mastroniani prévu pour le rôle (qui avait déjà joué dans le magnifique « Journal intime » de Zurlini, vrai mélodrame). Si les spécialistes de Zurlini pensent que le film est imparfait (je l’ai entendu dire), c’est justement cette imperfection toute relative (on n’est pas au niveau de perfection des compositions picturales de « Journal intime ») qui donne de la vérité et de la chair à ce film désespéré, à ce héros déglingué qui se comporte comme un prince déchu dans une station balnéaire déserte, une ville de province viciée. Mais la manière de filmer comme un peintre de Zurlini, ces visages cachés à moitié par l’obscurité, puis éclairés en rouge, en bleu, en blanc (la scène dans la boite de nuit), l’ambiance grise et jazz, le style de la première à la dernière image, demeurent la préoccupation principale du réalisateur, un artiste, un vrai. Quel film, quels acteurs, actrices (Lea Massari, l’épouse, Alida Valli, la mère de Vanina) quelle ambiance, quel style, on est très haut dans le ciel du cinéma.

 

Il existe peu de films de Zurlini visibles qui en a d’ailleurs tourné très peu (environ 7, je crois) : « Eté violent », « La Fille à la valise », « Journal intime », « Le Désert des tartares » et « Le Professeur ». On trouve actuellement en DVD  « Eté violent », « La Fille à la valise » et avec un peu de chance l’ancienne édition du « Professeur » dans la collection Alain Delon.Lire les critiques d' »Eté violent » et de « Journal intime »….

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

2 Comments

  1. Christophe F. -  16 novembre 2016 - 21 h 57 min

    Merci pour ce beau compte rendu du film, dont le titre en italien est plus beau qu’en français (Le professeur): « La prima notte di quiete », qui renvoie à un ouvrage que Daniele (Alain Delon) aurait écrit et que Spider (superbement interprété par Giancarlo Giannini) qui l’admire (je n’irais , pas comme vous, jusqu’à dire qu’il en serait secrètement amoureux) retrouve juste avant qu’il ne se voit pour ce qui sera la dernière fois… Avec ensuite une belle scène d’adieu entre les deux avec une belle citation de « Jules César » de Shakespeare; beau jeu de miroir entre histoire/ littérature/ cinéma/ fiction/ réalité.
    J’aime beaucoup la scène où Danielle fait connaissance pour la première fois avec sa classe. Un prince, un poète, un ange passe. Très belle scène.
    Ma scène préférée de ce très beau film est celle durant laquelle Daniele (Alain Delon) assis, dans une boîte de nuit, en figure magnifique du héros romantique voire tragique (le dernier d’une lignée impériale comme le révèlera la fin du film… le dernier d’une lignée de très sensible, perdu dans ce monde…), regarde Vanina danser et embrasser Orlando, tous se regardant ou se sachant regarder, sur une magnifique chanson interprétée par Ornella Vanoni « Domani è un altro giorno ». Quelle scène! Magnifique. Cette chanson, son titre, faisant écho à la prima notte di quiete… Littéralement c’est ce qui passera dans le film le lendemain pour Daniele…
    J’aime beaucoup l’acteur Alain Delon, pourtant si décrier en France c’est l’un de ses meilleurs rôles, parmi tellement d’autres excellent. Mais les autres acteurs sont excellents dans ce film. Le directeur de l’école joue très bien son rôle aussi.
    Un très beau film de Zurlini .

    Christophe F.

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    • Camille Marty -  2 décembre 2016 - 3 h 28 min

      C’est mon film préféré de Zurlini et un des meilleurs rôles d’Alain Delon, un acteur qu’on fustige en France pour ses opinions politiques et ses réponses à des interviews qui cherchent à le piéger. Je pense qu’il y a une correspondance entre l’immense solitude de Delon dans sa vie et celle du personnage qu’il n’a sans doute pas choisi par hasard. Si Zurlini n’a pas non plus la reconnaissance qu’il mérite, c’est qu’il a tourné peu de films et à une époque où le cinéma italien débordait de génies flamboyants comme Visconti avec qui Delon a tourné aussi des rôles cultes. Je me rends compte en vous répondant que Delon a fait le meilleur en Italie et en France avec Melville. Merci pour votre commentaire, vous avez très bien cerné ce film magnifique

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