"La Troisième partie du monde" : Dissolution des hommes de bonne volonté

Eric Forestier, sortie le 18 juin 2008
 

Le cinéma français bouge, une nouvelle génération explore le film de genre, plus ou moins revisité, relooké, trahi quelquefois mais quimporte, on sort enfin des récits narcissiques introspectifs. Plus ou moins. Car cette tentative dexploiter le film de genre pour raconter une histoire damour (apparemment dinspiration autobiographique) donne une impression dun grand écart entre lintimisme et le fantastique. Et les inserts de plages colorées à limage du générique du début, ressemblant un peu à un mélange kaléidoscopique de couleurs ou encore à une image jaune éblouissante assez insupportable à regarder (faisant sans doute allusion à la lumière blanche de la vie après la mort telle quon la décrit, par exemple, dans le boudhisme ou chez les gens revenus dun coma), ces quelques inserts prenant tout lécran dérangent, rappelant soudain au spectateur quil sorte de ses certitudes si toutefois il en avait acquises… Car on est dans le film zapping, le film ouvert, le film quon fait soi-même où le spectateur est aussi scénariste à temps partiel, de cette histoire damour entre Emma et François, on pourra en faire un peu ce quon veut : un rêve ou une réalité, une bonne ou une mauvaise nouvelle, etc…—–


Photo Shellac distribution 

Ses vacances terminées, François sapprête à prendre un avion de Bordeaux pour Paris quand il rencontre Emma à laéroport. Coup de foudre, il rebrousse chemin et vit cinq jours damour fou avec Emma. Le film fait le va et vient entre laéroport et les cinq jours de bonheur, puis, un soir, François disparaît Mais auparavant, il a fait un cauchemar avec les fameux inserts lumineux qui emmènent sa silhouette noire dans une sorte denfer, Emma sest réveillée aussi dans la nuit, craignant quun étranger se soit introduit dans la maison De retour à Paris, Emma qui travaille dans une agence immobilière, prend contact avec Michel, le frère de François quelle a croisé à Bordeaux quand ce dernier a disparu, il lui apprend que son François avait terminé ses vacances avec eux, qu’il n’avait aucune raison de revenir sur Bordeaux, enfin, quil habite à Rome où il travaille dans un institut de recherches, de tout ça, Emma ne savait rien, même pas le nom de famille de son amoureux Mais Michel cède lui aussi à la séduction dEmma en laidant à rechercher François à Rome Sur point de subir le même sort que son frère, Michel se liquéfie, devient un personnage translucide, ectoplasmique, un mort-vivant (ou plutôt un disparu semi-présent) qui ne devra son salut quà lintervention de son épouse


Photo Shellac Distribution


Le parti pris est ostensible : dEmma, la femme fatale, on ne saura rien, elle na ni famille ni amis ni passé et perdra son boulot qui lassomme. De François, on ne saura vraiment que ce qui va alimenter lénergie du film : sa carrière scientifique, son étude de lentropie, qui, en en rajoutant un peu va faire basculer la science dans le fantastique, ce point limite où le scientifique ne sait pas, contraint à émettre les hypothèses les plus farfelues. François, dès la rencontre à laéroport, parle à Emma de ses réflexions sur lentropie comme de létude du «trou noir», la métaphore sexuelle est patente, et dici à en déduire que le réalisateur pense que la relation amoureuse ne peut aller qu’en empirant (dans un mouvement de dispersion sans fin) Pire, la femme est une mante religieuse qui signore, car Emma, femme fatale, femme létale, malgré elle, nuisible aux hommes quelle fréquente, sétonne de la disparition des hommes quelle a séduit, ne se connaissant pas elle-même. En ôtant tout CV au personnage dEmma, le réalisateur se focalise sur la dimension castratrice de la femme dévoreuse dhommes. Lamour, du moins celui quon porte aux femmes du genre dEmma, dissout, disperse, désagrège lamoureux au point quil disparaît, tel lhomme bicéphale, les deux frères, François et Michel, présentés dès le départ comme des futures victimes, de la chair à mantes religieuses… 

Photo Shellac Distribution
Cependant, la fin ouverte, comme une porte enfin déverrouillée, est sans doute la possibilité dune autre femme, dun autre type de femme Un film plus romantique que fantastique, une histoire damour quon répare avec le cinéma. Le couple Gaspard Ulliel et Clémence Poesy (coucou au blog Voisin-Blogueur!!!) est-il trop beau pour être vrai ? Ce rafraîchissement du casting est une excellente chose avec une mention spéciale pour un acteur moins connu, sociétaire de la comédie française, quon découvre ici, Eric Ruf, très talentueux. Malgré ses lenteurs et sa synthèse approximative de lhistoire damour intimiste et du film fantastique, le film plaira sans doute à cause de la démarche novatrice et de son interprétation, quant aux images oniriques surcolorées insérées de temps en temps qui font partie de l’entreprise de rajeunissement du récit, personnellement, je me serais passée de ce gadget

 

Notre note

(3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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