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« La Vie intermédiaire » : au confluent de l’image et de l’écrit

François Zabaleta, 2009

Pitch

La rencontre improbable entre une une femme de 58 ans aimant les romans à l'eau de rose et un artiste paumé de vingt ans son cadet, qu'elle considère au départ comme un intellectuel lui étant supérieur, une drôle d'histoire d'amour et de mort entre deux êtres humains qui n'ont plus leur "place sur la photo"...

Une rencontre entre deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, que tout sépare, comme on dit. Une femme de ménage sexagénaire employée toute sa vie chez des hobereaux de province et un photographe homosexuel quadragénaire, ils vont vivre quatre mois ensemble avec un terrible projet : mourir ensemble. Mais elle va le laisser tomber et mourir seule. Il se sent trahi. Il comprendra beaucoup plus tard qu’elle lui a fait un cadeau et a voulu lui donner une chance de continuer sa vie…

Le film démarre sur des stats, d’une manière générale, le réalisateur a un tropisme pour les listes, les collections, les inventaires… Des stats sur les suicides, plus nombreux chez les célibataires, plus de tentatives chez les femmes, plus de suicides réussis chez les hommes, par pendaison, armes à feu, médicaments, précipitation dans le vide, etc… Et cet homme chauve en robe rouge qui se giffle pendant que défilent écrits sur l »écran ces mots pour le dire, « tarlouze », « pédé, « folasse », « lopette, etc… Il y a en a bien une cinquantaine, des mots d’après une chanson féroce de Fernandel dont personne quand elle est sortie n’avait eu l’air de s’émouvoir, ces mots pour exclure, blesser…
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On retrouve cette image de la robe rouge bien plus tard, c’est la femme qui la porte pendant que l’homme participe à des partouzes montrées (à peine) comme des carrés rougis autour de la femme en robe rouge, elle lui a demandé de le regarder, ils se tiennent par la main, c’est une drôle d’histoire d’amour. Pourquoi rouge? C’est une question que j’ai posé au réalisateur après la projection du film au Forum des images : il m’a répondu rouge comme souvent les bars gay mais surtout rouge comme le théâtre, il voulait faire une scène théâtrale (ça ne m’empêche pas de penser quand même que c’est le rouge de la passion…)

Parlant d’elle, la femme se définit comme une « bonniche »… Elle a passé sa vie à partager celle d’un couple d’aristos vivant dans un château, un ménage à trois qui choquait moins qu’on ne croit dans les provinces, c’est un peu l’idée du film aussi, casser les idées reçues, il n’y a pas qu’à Paris que les chemins de la sexualité serait moins traditionnels… L’épouse de cet homme adoubait cette femme avec son mari qui la dispensait de la corvée du sexe, une sorte d’arrangement, dans la région, on le savait, ça ne dérangeait pas plus que ça. Ce qu’il lui raconte de sa vie, de sa sexualité, va bousculer aussi certaines idées reçues, par exemple, celle que les homosexuels ne sont attirés que par des éphèbes très jeunes, l’homme dit qu’il a toujours préféré des hommes plutôt vieux et gros dont ils décrit les chairs molles et enveloppantes avec une tendresse inattendue et émouvante (un peu la chanson de Moustaki (chantée aussi par Reggiani) « Sarah »/ »…la femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps… »)
Pendant ces quatre mois, la bonniche et l’artiste vont arpenter les rues, visiter les lieux qu’ils étaient censés bien connaitre, et se parler, se provoquer, se détester, s’aimer à leur manière, et cette histoire d’amour au delà de la chair finira mal sur une plage des Landes où ils comptaient mourir ensemble comme « on part en voyage », presque joyeusement, du moins, ils le souhaitaient, ayant tout préparé de confortable pour partir. (on pense au « …passer sa mort en vacances… » de Brassens dans « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète).Est-ce du cinéma ou une oeuvre transversale tentant la synthèse de l’image et l’écrit? Mieux : à la fois cinéma, photographie et littérature? Photographies passant comme un diaporama ou un roman-photo, voix off omniprésente racontant comme on lit un texte chez Marguerite Duras. Et aussi, ce jeu de juxtaposition d’une scène avec des images connues de films cultes, avec les stars Hollywodiennes, un peu hommage, un peu midinette (on s’imagine comme elles…), par exemple, des extraits de films avec Ava Gardner. Le générique de fin avec la voix off de la scène (bien ressassée tout de même, j’avais vu il y a des années une expo du vidéaste Ange Leccia où la scène tournait en boucle) du « Mépris » de Godard Piccoli/Bardot, puis, Danielle Darrieux dans « Madame de » de Max Ophüls, etc… Hommage aux voix à signature vocale sur le générique comme Delphine Seyrig et Jeanne Moreau. Quand on sait que le réalisateur est également photographe, vidéaste, plasticien et écrivain, on comprend mieux cette proposition plus ambitieuse qu’il n’y paraît de prime abord.

Avant la projection, sachant que la forme de « La Vie intermédiaire » pourrait dérouter le spectateur, le réalisateur François Zabaleta a utilisé un terme assez parlant : considérer cette projection comme une expérience sensorielle, un « vol ne nuit » ; il aime les mots (dans le texte assez superbe de « La Vie intermédiaire », on remarque ce jeu de décalage dans l’association des mots qui n’iraient à priori pas mieux ensemble que ses deux personnages…) Après la projection, donc, au Forum des images dans le cadre du 15° festival du film gay et lesbien de Paris (FFGLP), le réalisateur raconte qu’à Cannes, où son film fut présenté à l’ACID, le public a été touché sans doute aussi à cause de l’identification possible aujourd’hui avec ces deux personnages sans image sociale valorisante, presque sans image sociale du tout, à une époque de déclassement social et professionnel généralisé… (celui qui se dit artiste doit avoir des oeuvres à montrer, publiées, filmées, etc… sinon, quelle image renvoie-t-il?)  Bien qu’il confirme qu’il s’agit d’un récit d’origine autobiographique, c’est une oeuvre non seulement sur la condition artistique et la condition homosexuelle mais sur la condition humaine en général. 

A noter les projets de François Zabaleta  : un moyen métrage et un long-métrage « La Matière noire » (terme photo, cf. la chambre noire, thème du film : l’impuissance masculine).

Lire aussi la critique du film chez Taddah! Blog qui l’a vu lors de sa présentation au dernier festival de Cannes…

 

 

Notre note

4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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