« Le Cheval de Turin » : l’horloge de l’apocalypse

Béla Tarr, sortie 30 novembre 2011

Pitch

Un cocher et sa fille vivent modestement dans une ferme isolée du travail du père, activité qui dépend de la santé de son cheval. Jusqu'à ce qu'un nième jour de tempête, le cheval refuse de bouger...

Pitch.
Un cocher et sa fille vivent modestement dans une ferme isolée du travail du père, activité qui dépend de la santé de son cheval. Jusqu’à ce qu’un nième jour de tempête, le cheval refuse de bouger…


Le film part d’un épisode de la fin de la vie de Nietzsche qui, syphilitique, perdait la raison : enlaçant un cheval d’attelage épuisé à Turin en 1889, il perdit connaissance, n’écrivit plus et bascula dans la folie. On a donc ici un cocher et sa fille dont la survit dépend la santé du cheval puisque les voyages avec la charrette servant de fiacre sont la seule source de revenus du foyer. La fille croule sous les tâches épuisantes, s’occupant de la maison, de l’écurie, dévouée à son père comme une servante.
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Le film démarre dans une tempête avec le bruit obsédant du vent. Un vent qui ne cessera pas. Petit à petit, le cheval, soit qu’il soit malade, soit qu’il pressente la fin du monde, ne veut plus ni bouger ni manger, le père et la fille, bloqués chez eux, sont condamnés à attendre la fin. Les repas sont maigres, une pomme de terre bouillie, les vêtements rares tiennent dans une unique valise. Ce dénuement extrême n’est pas ce qui intéresse Béla Tarr mais un outil représentant la monotonie extrême de l’existence au service d’un objectif : filmer « le rythme de la vie », les rituels, les saisons, la routine auxquels les êtres vivants, donc mortels, sont asujettis. Le cheval disparu, le père et la fille poursuivent leurs rituels inchangés « dans le vide » après une tentative
échouée (in extremis) de partir.

photo Sophie Dulac

Très pessimiste, ce film, dont Béla Tarr a dit que c’était le dernier qu’il réalisait, montre de manière sensorielle la douleur insupportable (qu’il faut supporter) d’être mortel, l’attente que le ciel nous tombe sur la tête, la seule question étant quand, comment. Peut-on réellement faire autre chose que de bricoler une survie routinière en attendant l’échéance? Se noyer dans la répétition de gestes semblables et, par là, rassurants (presque conjuratoires)? Si le film est de bout en bout une féérie d’images sublimes, il est très difficile à voir pour le spectateur non averti (presque 2h30, en noir et blanc, mutique), tenant plutôt de l’oeuvre d’art filmée que du cinéma au sens usuel. C’était déjà le cas dans les précédents films de Bélar Tarr, dans une certaine mesure, mais dans « Le Cheval de Turin », c’est l’apex d’une oeuvre qui s’épure comme l’être humain s’étiole jusqu’à la fin du monde. Cinéma sensuel, sensoriel, douloureux, presque muet question dialogues mais puissant en son amplifié des bruits de la nature qui écrasent l’homme.


photo Sophie Dulac

Je crois qu’il faut voir « Le Cheval de Turin » comme on s’immerge dans une oeuvre d’art, l’émotion trop intellectualisée pour nous toucher au premier degré, les images trop parfaites sidérant le spectateur plus qu’elles ne l’inquiètent mais le message l’a ébranlé en profondeur. On a atteint le paradoxe que la perfection des images nuit à la portée immédiate du film, figé dans sa beauté sombre, orgueilleuse, d’ailleurs la beauté en soi est mortifère. Béla Tarr a voulu avec ce film inventer un cinéma temporel qui fasse passer au spectateur la sensation et la conscience du « moment » éphémère, de la somme de moments, souvent identiques, que représente une vie douloureuse condamnée dès la naissance à la mortalité. Pour Béla Tarr, cette dernière expérience se réclame d' »une nouvelle modernité cinématographique ».
Ce film a été récompensé par l’Ours d’argent au dernier festival de Berlin.


photo pour le catalogue du centre Pompidou

Une rétrospective « Béla Tarr, l’alchimiste » au Centre Pompidou du 3 décembre 2011 au 2 janvier 2011
samedi 3 décembre à 15h : Master class avec Béla Tarr
Un livre sort le 29 novembre 2011 : « Béla Tarr, le temps d’après » de Jacques Rancière (éditions Capricci)Lire aussi la critique du précédent film de Béla Tarr, « L’Homme de Londres »…

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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