"Le Scaphandre et le papillon" : l'angle de l'artiste

Julian Schnabel, prix de la mise en scène Cannes 2007



Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef à « Elle », 43 ans, se réveille un matin de 1995 entièrement paralysé sauf d’une paupière. Cloué à un fauteuil roulant, soigné à l’institut maritime de Berck, ne voyant plus le monde que d’un oeil, il va l’employer pour écrire un livre… Un livre rédigé grâce à une technique élaborée par son orthophoniste où on lui présente un tableau avec des lettres de lalphabet (il clignera une fois ou deux fois de la paupière pour valider une lettre), ce qui suppose qu’il ait préparé mentalement auparavant ses mots et ses phrases. Le livre paru en 1997 remporte un succès mondial, Steven Spielberg va en acheter les droits et confier la réalisation au peintre Julian Schnabel qui avait déjà réalisé « Basquiat » et « Avant la nuit ». C’est Johnny Depp qui devait jouer le rôle mais la machine « Pirates des Caraïbes » ne lui en laissant pas le temps, Mathieu Almaric que Spielberg avait dirigé dans « Munich » attire alors l’attention du réalisateur.

 

Le récit est filmé en caméra subjective, du point de vue du malade : à JD Bauby, il ne reste que trois choses : son il valide, son imagination et sa mémoire : cest ce qui est montré à lécran : son regard en vision monocculaire sur le monde avec un champ de vision rétréci, ses fantasmes et ses souvenirs. Des papillons pour échapper à se scaphandre comme il appelle son corps dans lequel il est à présent enfermé (images du scaphandre dans leau sincorporant parfois au récit). Ce qui donne des images tronquées de ce que voit le malade : une tête ou deux ou trois têtes se penchant vers lui pour lui parler de manière à ce quil les voient. Pour ces dialogues, si lon peut dire, car JD Bauby ne peut pas répondre, les actrices ont tourné les scènes seules face à la caméra, Mathieu Almaric se trouvant dans une pièce contigüe avec Schnabel pour donner la réplique. Schnabel pousse loin la perception du monde par JD Bauby : quand il se réveille à lhôpital, les image son floues, quand il cligne de lil, lécran séteint, se rallume, au début du film, on craint de ne pas suivre mais ça ne dure pas. La voix off de Mathieu Almaric raconte ce point de vue de Bauby muet, des phrases tirées de son livre.

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Le film nest pas exempt dhumour, on reprend inlassablement le point de vue du malade qui entend à chaque visite le personnel soignant répéter quil faut se tenir à telle distance pour lui parler, on imagine son exaspération. Car Bauby possède le sens de lhumour et de la dérision : quand la jolie physiothérapeute fait des mouvements de langue pour lui expliquer la rééducation, il fantasme sur elle en maugréant «cest bien ma chance!». Les jolies femmes se succèdent à son chevet : son ex-épouse (Emmanuelle Seignier), lorthophoniste (MJ Croze), lassistante de la maison dédition (Anne Consigny), la physiothérapeute (Agathe de la Fontaine?). Mais toutes ne le considèrent plus comme un homme laissant le vent soulever leurs robes légères sous son nez, plongées dans la compassion. Le personnel médical a une bonne volonté à toute épreuve, on reconnaît bien le langage codé du neurologue, par exemple, se forçant à trouver quelques points positifs pour lencourager.

 

Mathieu Amalric et Anne Consigny
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné

 

On est souvent entre lhumour et lémotion, cette visite de Niels Arestrup est à la fois très drôle et touchante : voilà un homme à qui JDBauby avait cédé sa place dans un avion autrefois pour lui rendre service et qui, ironie du sort, sest retrouvé pris en otage pendant des années Cet homme, loin de lui en vouloir, alors que Bauby se sent toujours coupable de lavoir ignoré à son retour de captivité à Paris, vient lui apporter des conseils pour tenir le coup, lenfermement, il connaît Humour aussi avec le souvenir dun séjour à Lourdes où il avait été odieux avec sa maîtresse (Marina Hands) et où il se voit à présent menacé de retourner par la foi de la thérapeute dévote qui feint dignorer quil ne veut pas y aller. La visite des employés de France Telecom ne comprenant pas pourquoi il faut installer un téléphone à un muet, celle du copain gaffeur, on tire parti de tout le comique des situations au lieu de sapitoyer. La psychologie des personnages est fine : lépouse trompée acceptera de laisser son mati invalide écouter au téléphone sa dernière maîtresse (Emma de Caunes) dont il est amoureux, on sent bien à quel point elle ne laurait jamais fait si il nétait pas dans cet état et quen même temps, elle na pas renoncé à être jalouse par réflexe.

 

Le début du film est dur comme l’arrivée de Bauby à l’hôpital : Schnabel nous plonge immédiatement dans la tête de Bauby, le générique est composé de radiographies sépia avec les noms écrits comme avec des tampons encreurs. On ressent la terreur de Bauby, son horreur de se réveiller paralysé, ne sachant pas où il se trouve, tentant en vain de communiquer. Puis, le film évolue comme le malade prend ses repères, shabitue en quelque sorte à son nouvel environnement, incroyable capacité dadaptation de lêtre humain en terrain hostile.

 

Emmanuelle Seigner
© Pathé Distribution Galerie complète sur AlloCiné

 

Mathieu Almaric la dit dans une interview, ce qui la aidé, cest que JD Bauby nétait pas un saint : mauvais mari, amant volage, ami inconstant, il évolue dans le monde speed et blasé, paillettes et top models, du magazine « Elle » et des studios de pose des mannequins anorexiques où il ne profite de rien, à peine de sa nouvelle voiture de sport. Immobilisé pour toujours, il se rend compte de «la somme de ratages» qua été son existence. Ce drame va révéler en lui le meilleur : le courage et la volonté de sen sortir, la relecture des souvenirs des jours heureux dont il navait pas conscience, il va écrire un livre.

Mathieu Almaric ne souhaitait pas avoir le prix dinterprétation à Cannes car cela aurait voulu dire quil jouait alors quil voulait être le plus naturel possible. Il est génialissime dans cette composition pleine de tact et de nuances, sa voix off est superbe, on dirait que Spielberg lui réussit (dans «Munich», il était tellement mieux que dans les Desplechin) Schnabel a dit en recevant le prix de la mise en scène quil avait cru faire un film sur un homme et quil se rendait compte quil avait fait un film sur des femmes, en témoigne le nombre dactrices laccompagnant sur les marches à Cannes.

 

Jean-Dominique Bauby est mort peu après la publication de son livre. Jai entendu une interview dun médecin disant quil avait été atteint d’une maladie neurologique très rare, et quautrefois, sans les progrès de la médecine pour le maintenir en vie quelques temps, il serait mort sur le coup. Projeté en présence de sa famille à Cannes, le film a bouleversé le festival, cest un film à vocation grand public, pas un film dauteur, mais aura-t-il le public quil mérite compte tenu de la dureté du sujet? Pour lavoir vu à Paris, nous nétions quune demi-douzaine de spectateurs dans la salle Il faut oser, cest un vrai beau film quil sagisse de la mise en scène, des images, de linterprétation, de la leçon de vie, seul un artiste comme Schnabel pouvait se placer du point de vue de limaginaire pour adapter ce livre apparemment inadaptable.

 


Julian Schnabel et ses actrices le soir de la cérémonie de clôture du festival de Cannes : il va obtenir le prix de la mise en scène (photo L’Oréal Cannes)

écrit sur CinéManiaC/Allociné le 29/05/07


Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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