"Les Liens du sang" : génération Mesrine

Jacques Maillot, sortie 6 février 2008
 

Bien qu’il soit sorti depuis déjà quinze jours, je voudrais dire combien j’ai été bluffée par ce film. Je suis souvent sévère avec le cinéma français que j’aime surtout jusqu’aux années 70, et si j’ai traîné à aller voir ces « Liens du sang », c’est à cause de la présence de Guilllaume Canet au générique… (qui me fait un peu un effet antipub sur une affiche, les goûts et les couleurs…) et le Cluzet de « Ne le dis à personne » du même Canet ne m’avait pas séduite plus que ça, mais je dois dire que cette fois-ci, j’avais tort, les deux acteurs dans le rôle de deux frères ennemis, pourtant inexorablement soudés par les liens du sang, sont impeccables, un vrai duo duel d’acteurs dirigé de main de maître, du haut de gamme!En premier lieu, l’ambiance années 70 du film est saisissante : image un peu jaunie, salie, reconstitution impressionnante des décors, et je ne parle pas des coupes de cheveux longs taillés à la serpe (Cluzet, incroyable)… jusqu’au paquet de Gitanes sans filtre, ces conversations où on fume autant qu’on parle, les réveils de l’époque comme on en trouve aujourd’hui sur ebay pour les collectionneurs, tous les détails sont passé au peigne fin des seventies… Pas les seventies magiques peace and love avec les hippies trop beaux de « La Vallée » de Barbet Schroeder (film que jadore au demeurant), mais les années 70 médiocres et quotidiennes dans un milieu social que la conjoncture économique de lépoque plutôt sereine sauve de la précarité tout en demeurant à la limite. Le mot est lâché : ce qui frappe dans ce film, c’est le talent du réalisateur pour nous immerger dans le quotidien des personnages, un quotidien d’il y a trente ans…

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Deux frères, lun est flic, lautre truand qui sort de prison. Condamné pour avoir tué le type qui menaçait une des filles qui tapinait pour lui, Gabriel est un mac, un type à la fois sympa et rigolo, côté face, sanguinaire et ignoble, côté pile. François, le frère cadet, policier irréprochable, nest pas chaud pour aider Gabriel à se réinsérer mais leur sur le convainc de lui donner une chance. François se met alors en quatre, il loge Gabriel dans une chambre de bonne au dessus de chez lui, lui trouve un travail dans un supermarché. Là, Gabriel fait la connaissance de Nathalie, une caissière du supermarché dont il tombe amoureux. Sauf que Gabriel a une épouse et deux enfants, une prostituée dont on apprend que la bande rivale la mise sur le trottoir pour se venger pendant quil était en prison, ça fait froid dans le dos… Le personnage de lex-épouse de Gabriel est poignant, une femme avec un visage dange prématurément usé, vieilli, marqué par les maltraitances, trop maquillée, habillée en prostituée bas de gamme, métier quelle exerce toujours, un peu morte et vivante. Une scène est terrible : imperméable panthère et cuissardes en vernis noir, Monique, que Gabriel essaye de sortir de la prostitution avec ses moyens à lui en lui donnant une promotion : surveiller les filles dans les appartements et ramasser l’argent qu’elle devra lui remettre anonymement, tente alors de re-séduire son ex-mari qui la jette après usage…

Les relations des deux frères avec les femmes sont éloquentes et assez semblables… recréant des familles ici et là sans se soucier beaucoup de leur progéniture et encore moins de leurs épouses. François se rend au mariage de son ex-femme cependant qu’il est tombé amoureux de la compagne dun truand quil a fait arrêter : la longiligne Clotilde Hesme fait ce qu’elle peut pour faire passer une sorte de candeur butée dans le regard de son personnage de Corinne, une jeune femme, moitié inconsciente du danger pour son fils et elle-même de quitter son truand de mari emprisonné, moitié prenant le risque des représailles pour défendre son droit au bonheur et se racheter une conduite en refaisant sa vie avec un représentant de l’ordre, un flic (c’est la seule restriction du casting, Clotilde Hesme n’a pas le physique du rôle, trop chic). En cela, François, le flic, se comporte encore pire qu’un truand, contre les codes d’honneur encore en vigueur dans les années 70, le copain complice de Gabriel le lui fait remarquer, ça ne se fait pas de piquer la femme d’un autre, surtout si il est en prison. Entre deux tueries (impression terrible de réel quand Gabriel tire à bout portant sur ses proies depuis une moto), deux contrats maffieux, Gabriel, demande Nathalie en mariage, revendiquant lui aussi son droit au bonheur au moins dans sa vie privée. Car Gabriel a repris le sale boulot. Après une tentative de monter honnêtement un café avec un ancien compagnon de cellule, joie des travaux en plein air, parenthèse amicale et  familiale, illusion de l’impossible réinsertion sociale , Gabriel a replongé.

 

François Cluzet et Guillaume Canet
© Studio Canal Galerie complète sur AlloCiné

 

Le casting est nickel : à Guillaume Canet le rôle de ce frère policier terne et sage, sobrement douloureux, faisant toutes les corvées pour constater que son père naime que son fils aîné qui lui ressemble. Le père, homme enfant, admire Gabriel, vante ses exploits. L’ arrivée du fils prodigue à l’hôpital, où le père vient dêtre opéré dun poumon, le ressuscite, il lui réclame une cigarette… Après la mort de leur mère qui les a abandonnées enfants, Gabriel refuse de se rendre à l’enterrement, François, sempiternel homme de devoir, fait le voyage avec leur soeur et retrouve une vieille lettre de sa mère, elle aurait demandé sa garde quand il était encore un bébé… il essaye den parler à son père, qui en train de découper un gigot, troublé, le père se blesse au sang, à François la corvée de lamener aux urgences, il naura pas de réponse François Cluzet est cet incroyable personnage schizophrénique de Gabriel, tueur impitoyable ou/et charmeur, tchatcheur, amuseur impénitent, avec un mélange de d’amoralité féroce et dinnocence presque enfantine de vouloir mener une vie bourgeoise familiale en parallèle de sa vie de truand. Car Gabriel ne tue pas par plaisir, à part le proxénétisme, il ne sait pas faire grand chose dautre que de tuer sans état dâme pour de largent et s’acheter ensuite une pseudo-respectabilité en investissant dans un genre d’immobilier un peu particulier : des appartements pour y loger des prostituées qu’il fait travailler.

 

François Cluzet
© Studio Canal Galerie complète sur AlloCiné

 

Ce film ma fait penser sur la forme à certains de ces polars peu connus des années 70, genre José Giovanni (« Deux Hommes dans la ville » sur le thème de la réinsertion, par exemple) ou Georges Lautner (manière « Mort d’un pourri »), quon passe sur le câble à trois heures du matin, ces séries B grises qui ont pourtant un style, un ton, une ambiance avec des crapules qui ont des excuses, des voyous sans avenir nourrissant l’espoir d’une résinsertion sociale fantôme, des fins jamais happy end. Sauf que le réalisateur montre en 2008 les choses telles qu’elles étaient en réalité dans les années 70 (bien qu’il y ait une nuance de taille avec aujourd’hui où tout les codes d’honneur et d’amitié ont disparus, où le marché de la drogue a tout submergé). D

émystification du truand, vrais dégâts de la violence, sinistre réalité du grand banditisme à la Mesrine qui est d’ailleurs le héros de Gabriel, le récit ne fait pas de cadeau. Le film a le courage de choisir une fin pas racoleuse, terriblement injuste, comme toute lhistoire de ces deux frères. Le réalisateur Jacques Maillot a déclaré dans une interview « on devient ce qu’on est », ça en dit long sur son idée de l’inné, sujet interne du film, mais je pense personnellement que les choses ne sont pas aussi simples : les deux frères ont été élevés  de la même façon, vu de l’extérieur, aimés de la même façon par leur père, avec la même indulgence, les mêmes limites posées pour l’un ou l’autre, sûrement pas… De Gabriel, son père et son frère se font l’image d’un héros, c’est lourd… le frère sera déçu, le père niera l’évidence…Il faut voir ce film, un des meilleurs polars français depuis « 36 Quai des Orfèvres », limage, linterprétation, le sens du détail, lambiance, le génie du quotidien dune autre époque, beaucoup de qualités pour ces « Liens du sang » qui contribuent au timide renouveau du cinéma français, enfin…

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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