« Les Neiges du Kilimandjaro » : retourner le film de la fin des utopies

Robert Guédiguian, sortie 16 novembre 2011

Pitch

Au chômage pour cause de licenciement économique, Michel vit pourtant heureux avec Marie-Claire, son épouse depuis 30 ans, leurs deux enfants, leurs petit-enfants. Quand une agression va les faire basculer de leurs certitudes...

Robert Guéduguian est de retour à l’Estaque pour un film plus intimiste que les précédents, dont on suppose avant de le voir qu’il est de la veine Marseillaise plutôt bienveillante même si politisée, socialement engagée, qui a fait connaître le réalisateur, on voit d’ailleurs au générique son trio gagnant : JP Darroussin, Gérard Meylan, Ariane Asacaride. Mais « Les Neiges du Kilimandjaro » sont des larmes sur les illusions perdues, l’échec de l’engagement militant, les lendemains qui n’ont pas chanté comme on l’espérait, pire, l’ancien syndicaliste utopiste de l’Estaque des années 70/80 est considéré aujourd’hui comme un sale bourgeois par les jeunes générations issues pourtant du même sérail. A la différence près que les jeunes n’ont ni illusions ni espoirs, aucun scrupules à utiliser la violence, la trahison, n’importe quoi pour payer leur loyer. La démonstration de l’incompréhension entre un quinquagénaire, ouvrier modèle, syndicaliste parfait, qui donne l’exemple en faisant partie de la charette des licenciements de l’entreprise, et un jeune ouvrier, symbole de son époque, nihiliste, sans valeurs autres que la survie, l’argent facile, tous deux ayant travaillé dans la même usine, est une claque.
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photo Diaphana

La première scène montre Michel (JP Darroussin), responsable syndical, assisté de Raoul (Gérard Meylan), son collègue et beau-frère, qui tire au sort 20 noms dans un chapeau : la liste des ouvriers qui vont être licensiés afin d’empêcher la fermeture de l’usine. Michel tire son nom, Raoul l’engueule, il n’était pas obligé de faire partie du tirage au sort pour cause de syndicat mais Michel y tenait, il ne semble pas très affecté par cette pré-retraite forcée, parti de l’usine en héros au sens qu’il a terminé sa vie professionnelle en accord avec son engagement politique, ses idées d’égalité. Pourtant, Christophe (Grégoire Leprince-Ringuet), le dernier licencié tiré au sort, un des derniers embauchés aussi, le vit différemment, à un point de rage et désespoir que ni Michel ni Raoul ne peuvent l’imaginer.

Le film a pris comme point de départ « Les Pauvres gens », un poème de Victor Hugo, qui est plutôt le point d’arrivée du récit, une manière pour le réalisateur de refuser ses désillusions, au cinéma, du moins, c’est possible. Durant une partie de belote entre Michel, son épouse Marie-Claire, sa soeur et son mari Raoul, deux types cagoulés les agressent, les attachent à leurs chaises, les dépouillent de leur argent, de leurs cartes de crédits. Or, Michel et Marie-Claire (Ariane Ascaride) s’étaient vu offrir pour leur 30 ans de mariage et la retraite du premier un cadeau royal : un safari en Tanzanie au pied du Kilimandjaro et une grosse somme d’argent, fruit de la collecte des amis, des collègues, de la famille. Qui connaissait l’existence de cet argent? Ensuite, les emmerdements s’enchaînent, l’opposition à la banque pour les cartes de crédits volées n’a pas fonctionné assez tôt, le découvert en banque ne couvre pas les vols, etc… Après l’agression, Michel est sonné, beaucoup plus abattu que par son chômage forcé, surtout quand il découvre le coupable qui le traite de petit bourgeois propriétaire de sa maison, sa voiture, un crédit à la banque pas trop lourd, prenant l’apéro sur sa pergola. Ce pour quoi des hommes comme Michel et Raoul on lutté dès leur adolescence et des années de labeur durant : l’égalité, l’accession à la propriété, l’ascenseur social, la fin de la précarité.


photo Diaphana

 

Le choix d’une fin rédemptrice « comme au cinéma » avec cette étreinte entre Michel et Raoul réunis n’est pas loin de tirer les larmes et pourtant, je suis coriace questions larmes… L’émotion et la nostalgie baignent ce film qui hésite à penser ce qu’il pense sur le no future de la société d’aujourd’hui et choisit in extremis la fiction pour se consoler de l’inconsolable. Déjà dans « Lady Jane » RG avait montré son pessimisme sur ce qui reste aujourd’hui de ses espoirs d’hier, c’est à dire pas grand chose, sur l’effrondrement des utopies, des croyances, des engagements politiques, sur l’émergence de l’argent, valeur unique mondialisée. Déjà, il utilisait la musique des seventies en ouverture (« On the road again »), ici, quand Marie-Claire demande à Michel si il parle anglais, il lui répond le top 50 (alors hit-parade) des années 60/70 : « Sympathy for the devil », « Jumping Jack flash », « Rain and tears », « Michelle », etc… Mais dans « Le Neiges du Kilimandjaro », outre la célèbre chanson hypnotique de Pascal Danel, RG a choisi « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, beaucoup plus mélancolique, enterrement romantique des idées, des espérances. Ce constat insupportable du déclassement social, que pour la première fois, les enfants de la classe ouvrière d’hier auront une vie plus dure que celle de leurs parents (constat avalisé par tous les experts en économie). 


photo Diaphana

Heureusement, RG a l’émotion intense et intelligente, les passages d’amour et d’amitié sont magnifiques, JP Darroussin, le magicien, est au sommet de son art, Gérard Meylan semble son frère jumeau. Ariane Ascaride et Marilyne Canto, jouant les deux soeurs, campent des quinquas méridionnales toujours sexy comme RG les a observées dans son enfance, ces femmes féminines, coquettes et méritantes, qui aiment danser et s’habiller de petits gilets moulants, de talons hauts, que le ménage, le repassage, la vie de famille, n’accable pas, comme MC qui a renoncé à ses études d’infirmière pour élever ses enfants… Dans la nouvelle génération d’acteurs, RG a choisi parmi les meilleurs : Anaïs Demoustiers, Grégoire Leprince-Ringuet (déjà employé dans son « Armée du crime »). Le jeune homme qui quittait l’Estaque pour Paris,

pour un toujours probable, dans « Denier été » et Rouge midi » (1981, 1983), est de retour pour raconter une réussite sociale individuelle gangrénée par l’échec militant cuisant de toute une vie d »engagement politique, intellectualisé, théorisé, plus tard à Paris, loin de chez soi… Peut-on jamais revenir vraiment chez soi autrement que dans la nostalgie quand on on en est parti? 

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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