"Les Plaisirs de la chair" : un an et des poussières…

Nagisa Oshima, 1965, sortie DVD 18 juin 2008

cycle de cinéma japonais sur le net, été 2008 


Premier film qu’Oshima tourne après avoir quitté les studios Shochiku, un peu comme son contemporain Yoshida dans « Eros + Massacre », cela va l’autoriser à tenter pas mal d’audaces cinématographiques avec les images qu’il décentre, décale, superpose, utilisant la surimpression, mais sans jamais atteindre l’abstraction comme Yoshida. En exploitant l’onirisme et l’érotisme réaliste, Oshima filme, lui, la mise en chair des fantasmes, le passage à l’acte et la transgression  des tabous qui l’obsèdent.

 

Un jeune homme toujours puceau, amoureux depuis des années d’une jeune fille trop belle, trop riche pour lui, il est son précepteur, elle est son élève, va, par un concours de circonstances, entammer un voyage sans retour au pays du plaisir pendant un an, ensuite, il se suicidera. Pour venger Shoko d’un viol dont elle a été victime dans son enfance, Wakizaka tue le violeur qu’il retrouve dans un train. Remercié poliment par le père de la jeune fille qui le dédommage avec condescendance, il promet de ne rien raconter à Shoko. Mais un homme mielleux, un fonctionnaire véreux, a vu la scène de meurtre dans le train et lui met le marché en main : en échange de son silence, que Wakizaka lui garde sans y toucher une mallette avec 30 millions de yens, qu’il a détournés de l’administration, jusqu’à sa sortie de prison cinq ans plus tard. Le fonctionnaire en prison, Wakizaka ne songe pas une minute à trahir sa promesse. Mais au bout de quatre années, Shoko, la femme rêvée, en épouse un autre…Le film débute par une scène fantômatique où une mariée en blanc traverse l’écran noir, on la retrouvera à la fin du film quand la boucle sera bouclée, ensuite, la lumière s’allume, on se rend compte que c’est un banquet de mariage. En voix off,

Wakizaka lit une lettre où Shoko l’invite à son mariage. Dévasté par la douleur et le dépit, Wakizaka prend une décision : dépenser tout cet argent en un an et se donner la mort avant la sortie de prison du fonctionnaire. Comment dépenser tout cet argent en 12 mois? Une solution : les femmes. Wakizaka va rencontrer successivement plusieurs femmes qui ont en commun d’avoir déjà un homme dans leur vie, un proxénète ou un mari à qui elles reversent l’argent dans son dos, mais avec qui il va jouer les chefs, les caïds généreux. La dernière femme rencontrée est une prostituée muette dont le mac minable supplie W de travailler pour lui.. Première femme, une prostituée de luxe à qui il offre un million par mois pour habiter avec lui. L’histoire finira mal, une bande de truands viendront récupérer leur bien, la fille sera sacrifiée. Seconde femme, l’épouse d’un chômeur, deux enfants en bas âge, dont W décide qu’elle et son mari aiment leur malheur, ce qui lui permet d’être sadique avec elle, avec eux.—–


La troisième femme est totalement différente des autres, intelligente, médecin, bourgeoise à la tête froide, c’est celle qu’il aurait pu épouser dans une autre vie, si il avait fait partie de ce milieu social qui l’a rejeté (comportement distant et méprisant du père de Shoko au début), d’ailleurs, elle exige de se marier. Après leur séparation,
Wakizaka plonge encore davantage dans un enfer érotique sans limites, drogué aux plaisirs de la chair, passé de la découverte du plaisir à l’addiction aux plaisirs de plus en plus sophistiqués. Devenu un érotomane patenté, le jeune homme prend conscience au fur à et mesure du temps écoulé qu’il ne lui restera bientôt plus un sou pour payer ces femmes de plaisir : que le fonctionnaire véreux sorte ou pas de prison, qu’il le retrouve ou pas, Wakizaka est piégé par la ruine qu’il a lui-même organisée…
Fable morale immorale, le film oscille entre le réalisme et l’onirisme, les passages avec Shoko sont rêvés (sauf à la fin, quand elle devient réelle), telle cette mariée fantôme du début ou ces images d’une Shoko vêtue de rose pâle le regardant s’ébattre avec des femmes, qui, elles sont parées de fleurs rouge sang. Il semble d’ailleurs que Shoko, la femme idéale et inaccessible, ne soit qu’une contruction fantasmatique, si l’étudiante a existé (flash-back sur une ado riant aux éclats), la femme adulte est représentée en rêve, en fantasme. Le viol originel qui a conduit le précepteur à venger son élève en tuant un type ignoble dans un train n’est qu’un symbole, c’est son désir  d’une femme que Wakizaka tue dans ce train, avec tout ce qu’il comporte d’horrible et de transgressif dans son esprit pertubé.Dix ans avant « L’Empire ses sens » (1976), Oshima, obligé par le code du cinéma de ne pas montrer de scènes explicitement sexuelles (il joue avec les visages, les fleurs rouges, les angles, les images renversées), traite d’une transgression qu’il opérera lui-même en osant l’impensable de tout montrer dans ce film qui l’a fait connaître surtout pour des raisons scandaleuses dans le monde entier. Dans « Les Plaisirs de la chair », l’arrière-plan est social, le vrai tabou, c’est la transgression sociale que dénonce le réalisateur au moins autant que la descente aux enfers de son héros. Le film est d’une cruauté raffinée : non seulement, le piège se referme sur W,  pris entre l’enclume et le marteau, la ruine ou le retour du fonctionnaire véreux qui va le dénoncer… Mais le pire est encore à venir : quand Shoko, la réelle, son mari au bord de la faillite, apprendra que son ancien professeur est devenu riche, elle deviendra comme les autres femmes, vénale, prête à se prostituer ; déçue  et choquée qu’il ait dilapidé l’argent, qu’il n’ait pas au de respect pour l’argent roi moteur de la société, elle le donnera à la police puisqu’il ne lui sert plus à rien…

Conte cruel de la jeunesse… encore une fois, Oshima utilise le corps, le sexe, comme un objet de révolte, une bombe à retardement avec quoi on se fait sauter pour hurler son désespoir, sa révolte. Quelle violence kamikaze chez ce réalisateur, de film en film, la tension monte jusqu’à l’insoutenable (c’est le quatrième film que je vois après la trilogie de la jeunesse), quand on sait qu’Oshima est dans la réalité paralysé depuis dix ans, on se dit qu’il s’est fait exploser statiquement, que ses films n’ont pas suffi à canaliser toute cette violence, cette rage, que le sentiment d’impuissance a envahi et immobilisé son corps, ultime révolte d’un intellectuel, victime de la somatisation qu’il n’a cessé de mettre en scène, à la différence de Yoshida,  son contemporain, beaucoup plus cérebral…

 

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Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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