« Linha de passe » (« Une Famille brésilienne ») : jeu collectif

Cannes 2008, compétition, Walter Salles, sortie 18 mars 2009
Dernière minute : Master Class spéciale de Walter Salles sera au Forum des images dimanche 8 mars à 15h30!

En football, « Linha de passe » désigne l’échange de passes entre les joueurs d’une même équipe sans que le ballon soit intercepté par l’adversaire. Cela peut avoir lieu au sein d’un match pour exprimer la solidarité dans l’équipe et qu’on contrôle la situation. Mais aussi pendant l’entraînement ou l’échauffement en se passant le ballon sans qu’il touche le sol. On comprend bien que l’insipide traduction française « Une Famille brésilienne », au delà de l’affadissement du titre, est presque un contre-sens car le film reprend cette notion de solidarité et de « passes » entre les protagonistes. Walters Salles avait d’ailleurs souhaité conserver son titre intraduisible dans tous les pays où sortirait le film…
Le film met en scène Cleuza, une mère d’une famille de la banlieue pauvre de Sao Paulo, qui élève seule quatre fils de pères différents. Le plus jeune Reginaldo (

Kaique Santos), seul des quatres frères à être noir, cherche obtinément son père qu’il croit reconnaître dans un conducteur d’autobus. Dario (Vinícius de Oliveira) incarne un aspirant footballeur rattrapé par l’âge limite de 18 ans pour entamer une carrière professionnelle et être recruté par un club. Dihno (Geraldo Rodrigues), lui, s’est réfugié dans le religion d’une église évangeliste et travaille dans une station service, seul des quatre frères à gagner de l’argent qu’il rapporte à la maison. Dênis (João Baldasserini), coursier à moto (il y en a 300 000 à Sao Paulo à sillonner la ville!), déjà père d’un enfant, veut gagner de l’argent à n’importe quel prix.

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Cleuza, qu’on découvre enceinte d’un cinquième enfant d’un père inconnu, espère… voir le match de foot et jouer son fils Dario qui a enfin obtenu la chance de sa vie de rentrer quelques minutes à la fin de la seconde mi-temps dans un match officiel après un parcours du combattant pour tenter de camoufler son âge… La religion football que Walter Salles compare finement à la religion tout court, les deux seules échappatoires à la marginalité pour la jeunesse brésilienne… A la différence que le stade de SP contient une marée humaine, des supporters qu’un ballon raté peut plonger la désolation, que l’attente avant un penalty amène au sommet de l’angoisse, faisant le signe de croix, baisant leurs médailles religieuses pour conjurer le sort, qu’un tir cadré renverse de liesse… En revanche, l’église évangéliste de Dinho se désole de manquer de fidèles à cause de la concurrence d’une église voisine qui promet un dieu meilleur que le leur… Piquantes scènes de baptême avec deux cadres de l’église, debout dans l’eau de mer  jusqu’à la taille, imergeant la tête de leurs fidèles d’un petit coup sec vers l’arrière pour les baptiser… Sans oublier la paralytique qui ne marchera pas parce qu’elle n’a pas atteint le 100% foi!
 


photo Diaphana

On le voit, le film est empreint d’humour et les trois quarts du film tiennent de la tragi-comédie  à l’image de la vie telle qu’on la (sur)vit là-bas dans la plus grande précarité, dans l’injustice sociale, avec pourtant cette exceptionnelle pulsion de vie, cette aptitude au plaisir, à la joie, à l’émotion. Mais la solidarité, que nous ignorons dans nos sociétés individualistes, existe ailleurs… Ca commence avec l’école du foot dès l’enfance qui sauve bien des ados de la déliquance,

l’entraîneur, prêchant le jeu collectif, hurle que si on joue « perso » il vaut mieux aller faire des mots croisés... Sur l’écran, on rit, on pleure, on crie, on se met en colère, dans la salle aussi on sourit, on s’émeut, on est immédiatement en empathie avec les personnages, bluffé par le courage de chacun à sa manière pour  exister dans une ville impitoyable, une mégapole immense, ville d’affaires où personne ne se fait de cadeau. Les files d’attente pour tout à Sao Paulo,  postuler à un stage de foot, répondre à une annonce d’embauche d’éboueurs payés 700 Reais (environ le tiers en Euros) par mois déplace les foules… Walter Salles filme les annonces d’emploi collées sur les murs, les propositions de salaires dérisoires avec exigence de personnel expérimenté…Walter Salles, pourtant issu d’un milieu fortuné et privilégié, vivant cloîtré dans des résidences  fermées comme des coffre-forts, nous plonge dans le quotidien moyen de ses compatriotes qu’il filme avec une tendresse communicative. La première scène est significative de la cohabitation des riches et des pauvres dans une grande ville brésilienne comme Sao Paulo, un livreur sonne à une grille, on lui répond qu’il peut entrer dans « la cage », entre deux grilles, loin de la porte d’entrée d’un immeuble. Ainsi, quand Dênis aura écumé toutes les maigres offres d’emploi et se fera jeter une fois sur deux par la mère de son fils à qui il ne peut pas payer de pension alimentaire, il versera dans le vol à la tire en moto, on casse la vitre d’une voiture de luxe aux vitres fumées, on arrache le sac ou le cartable posés sur la banquette, la violence au quotidien fait partie du paysage urbain, on dit qu’à Sao Paulo certains hommes d’affaires ne se déplacent plus qu’en hélicoptère du toit de leur immeuble à celui de leur bureau pour éviter de prendre leur voiture… Walter Salles ne juge pas, il montre les conditions de vie et de survie d’une famille type d’une cité pauvre de la banlieue

Pauliste avec le salaire d’une mère, femme de ménage s’épuisant à la tâche pour faire vivre toute une famille. Pourtant, il ne diabolise pas la patronne de Cleuza, plutôt sympa, qui vit dans un bel appartement des beaux quartiers, généreuse mais inconsciente  du degré de précarité de la vie de son employée. 


photo Diaphana


Le dernier quart du film, découpé en tranches, mai, juin, aout, septembre, est plus dramatique que le reste du récit, bien que la fin soit ouverte, optimiste malgré tout, ponctuée de « anda! » (« en avant! ») Il semble que la fin du film peine à conserver le rythme « Linha de passe » de la solidarité, de la ronde des emmerdements dont on se tire tant bien que mal au final. Mais, c’est peut-être voulu, les situations des quatres frères vont chacune se radicaliser, on va basculer dans l’escalade des fautes graves, un peu comme au foot, la fin est « carton rouge »…  Ca déroute un peu le spectateur qui n’a plus le loisir de sourire… Dans ces conditions, le semi-happy end, plus prometteur d’espoirs que  de certitudes, sera sans doute contesté… Mais on chipote, le film est magnifique, reflétant la vie faites de joies et de peines dont on se sort toujours…même mal…
 


photo Diaphana


En compétition à Cannes l’année dernière, l’actrice Sandra Corveloni a obtenu pour  « Linha de passe » le prix d’interprétation alors qu’on attendait « Leonera », film argentin de Pablo Trapero (produit par Walter Salles). Cette mère courage, usée, prématurément vieillie, qui ne s’interdit pourtant pas les aventures amoureuses et mène ses quatres hommes d’une poigne de fer (il faut l’entendre dire ‘je suis votre mère et votre père! » pour les faire taire) force l’admiration et la sympathie, qu’il s’agisse du personnage ou de l’actrice. C’est un cinéma vivant au sens de plein de vie, de mouvement, d’énergie même si, vu du pont, ce film peut paraître un peu trop tranquille, car fidèle à la réalité, sans esbrouffe, ni misérabilisme ni carte postale (exit plage, bikinis, samba, Cleuza porte un pull terne tout le long du film, le ciel est bas, sans soleil). Hormis
Vinícius de Oliveira, déjà dans « Central do Brasil », et Sandra Corveloni, tous les acteurs sont des non professionnels (Kaique de Jesus Santos qui joue Reginaldo est un ado originaire de Bahia) selon le voeu du réalisateur qui voulait travailler avec des acteurs pas expérimentés et une équipe de film débutante pour avoir un regard neuf sur un pays en pleine mutation.

BA par Filmtrailer.com
Site officiel du film…

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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