"Lola Montes" : monstres

Cannes Classic 2008, Max Ophüls, 1955, reprise en salles 3 décembre 2008
Le chef d’oeuvre de Max Ophüls, restauré par la cinémathèque, a fait l’ouverture de la section Cannes Classic cette année et va sortir en reprise au cinéma… L’histoire du film « Lola Montes » est aussi scandaleuse que celle de son héroïne. Annoncé comme frivole et distrayant, ce film à gros budget avec Martine Carol alors au faîte de sa gloire, sous-titré « La Reine du scandale », devait faire sensation et éclipser toutes les autres productions. Quand le film sort au cinéma Le Marignan en décembre 1955, il est conspué par la critique et hué par les spectateurs au point que la direction du cinéma se croit obligée de prévenir les spectateurs qu’il s’agit d’une oeuvre d’auteur et de leur proposer de les rembourser la séance si ils sont mécontents… Heureusement, Truffaut, alors jeune critique au Cahiers du cinéma, prend sa défense et avec lui un certain nombre de cinéastes dont Cocteau, Jacques Becker, Rosselini, Jacques Tati, qui signent même un manifeste pour le film… Mais le scandale ne d’arrête pas là, dans le dos de Max Ophüls, on charcute le film… On le remplace par une seconde version en février 1956 avec la post-synchronisation des voix allemandes par des voix françaises et une autre version encore bien pire en 1957 remettant le film dans l’ordre chronologique!!! La version restaurée par la cinémathèque montre le film aujourd’hui comme l’avait voulu Ophüls, le récit et  les couleurs. 


photo Sophie Dulac distribution
—–
L’histoire de Lola Montes est très moderne et prémonitoire. Célébrissime amoureuse ayant séduit, quelquefois ruiné, les grands noms de ce monde (au XIX° siècle), Lola Montes est à présent montrée dans un cirque comme un phénomène de foire, de la téléréalité avant l’heure. Car c’est sa propre vie qui est racontée au cirque, mise en scène, en tableaux, comme au théâtre. Le film est construit en flash-backs, ce qui avait, entre autres choses, tant troublé les spectateurs de 1955. Dans ce cirque immense, obèse, obscène, bleu sur le visage sans vie de Lola ou rouge sang de la « Passion » que vit Lola Montes pendant le spectacle en rejouant sa vie sentimentale scandaleuse, un de ses anciens amants, Peter Ustinov, joue les Monsieur Loyal et bonimente, faisant l’article, le seul personnage à hurler, crier, car tout autour, on chuchote, on se souvient, autre grief contre le film lors de sa sortie, les gens n’entendaient pas!!! Premier flash-back montrant la rupture de Lola Montes avec Frantz Litz, la lassitude d’une passion éteinte, une voiture personnelle suit toujours l’équipage des amants de Lola, dès fois qu’elle aurait l’envie de rompre… La jeunesse de Lola, sa première rencontre avec Peter Ustinov, venu lui proposer le spectacle au cirque du temps de sa gloire, l’oiseau de mauvaise augure, son dernier amour avec le roi de Bavière au seuil de son renversement… Entre les flash-backs sur le passé, le cauchemar éveillé du cirque ramenant à la réalité de la chute de Lola Montes, où cette femme encore belle, parée comme autrefois, doit tenir le coup avec des expédients, des drogues, pour montrer la figure de la martyre magnifique, conserver un zeste de dignité dans la déchéance qui est à présent la sienne.
 


photo Sophie Dulac distribution

« …l’utilisation de la couleur n’est pas moins admirable. Chaque épisode a ses dominantes ; celui de Litz est automnal, ocre, marron et orange ; celui du roi de Bavière enneigé, est blanc bleu et doré ; celui de la jeunesse offre des couleurs métalliques, industrielles. Quant au cirque, il passe du vert au bleu, puis au rouge… « (extrait de la critique de François Truffaut dans « Arts », décembre 1955) 


photo Sophie Dulac distribution
 


Monstre, Lola a toujours été considérée comme tel, en séduisant outrageusement, en rejetant les hommes sans pitié, en se comportant en femme libre, en Casanova féminin, sauf que de sujet faisant une loi de ses désirs, elle est à présent réduite à l’état d’objet sous le gigantesque châpiteau du cirque ; aujourd’hui, la  monstrusosité de Lola Montes est passive, elle la subit comme elle a fait subir tant de tourments amoureux à ses amants, en quelque sorte, elle expie… Le film fonctionne comme un double miroir : le spectacle monstrueux d’une vie monstrueuse de luxe et de luxure, le spectacle de la chute (au propre et au figuré…) et de la décadence de l’ancienne star… Cette mise à mort de Lola Montes, encore vivante mais qu’on devine morte à l’intérieur, est d’une terrible cruauté, on imagine la stupeur des spectateurs de l’époque partis sans doute pour voir un clone de « Caroline chérie », l’auteur du livre étant le même Cécil Saint Laurent (pseudonyme de Jacques Laurent). C’est paradoxalement aujourd’hui que le film trouve sa place, immense, somptueux, universel, on a affaire à une oeuvre d’exception d’un réalisme à la fois cru et onirique, poétique, le premier film de Max Ophüls en couleur et son dernier film, pour Martine Carol qui n’était pas Garbo mais plutôt une Bardot des années 50… son plus beau rôle…


photo Sophie Dulac distribution

 

Notre note

5 Stars (5 / 5)

Mots clés: , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Back to Top