"Main basse sur la ville" ("Le Mani sulla città") : troublante actualité…

focus film Francesco Rosi (1963), sortie DVD 5 février 2008

    
nouvelle édition DVD de poche* éditions Montparnasse, sortie le 5 février 2008
(*nouvelle collection classiques italiens, 4 titres, prix environ 10 Euros)


 « jai toujours cru en la fonction du cinéma en tant que dénonciateur et témoin de la réalité » (Francesco Rosi)

 

Rosi na jamais été imité, pourquoi, on peut se le demander à moins quil ne soit inimitable « Main Basse sur la ville » (« Le Mani sulla città ») est un film choc, un coup de poing dans lestomac de la première à la dernière image, du cinéma politique réaliste au quotidien comme il nen existe pas dautre, dune modernité étonnante. Cependant, le film dérange, aujourdhui comme hier, empreint dune brûlante et troublante actualité

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Rosi, napolitain dorigine, émigré à Rome comme nombre de ses compatriotes, revient au pays et décide décrire un scénario avec Rafaele La Capria, son ami denfance, pour rendre compte de la dégringolade et de la corruption de Naples, leur ville. Passant devant un immeuble démoli, les deux complices imaginent une histoire dramatique qui se vérifiera, par hasard, a posteriori Cest ce quil raconte dans le supplément du DVD collector dans une conversation à trois avec Michel Ciment et Rafael La Capria. Rosi conclura le débat dune réflexion touchante : chaque fois quil rentre chez lui à Rome, il se demande pourquoi il ne rentre pas à Naples


Le scénario du film.

Dans le quartier populaire de Vico Santa Andrea, une opération immobilière fait sauter un bâtiment en ruines provoquant leffondrement de limmeuble voisin et la mort dun enfant. Les ruelles en pente de Naples, avec le linge suspendu dans les rues et les paniers quon monte avec une ficelle à létage, la surpopulation et les conversations bruyantes, sont filmés avec réalisme, la pauvreté prenant le pas sur le charme pittoresque des vieux quartiers. Tous ces napolitains habitent depuis toujours dans des immeubles bancals et insalubres résistant rarement aux chocs de la démolition dune bâtisse mitoyenne. Ce sera dailleurs le sujet de lenquête : Y avait-il un mur mitoyen entre limmeuble détruit volontairement et celui effondré accidentellement ?

 

Après laccident, au conseil municipal, lambiance nest guère plus apaisée que dans les rues de Naples. Le maire et son parti majoritaire de droite, qui se voient imposer une commission denquête par le conseiller communiste, se débrouillent pour sen attribuer linitiative et limiter lenquête au minimum Passant dans les différents services de la mairie, nul ne peut répondre à la commission denquête sur laffaire de lexistence dun mur mitoyen ; au service du cadastre, on rétorque que deux murs contigus ayant sur un plan la taille de la plume du stylo de lemployé de la mairie, soit 1 millimètre, un mur mitoyen en faisant la moitié sur léchelle théorique, on ne saura jamais

 

 

 

© Editions Montparnasse



Car ce qui agite la mairie nest nullement le drame du quartier Vico Santa Andrea mais les prochaines élections Le conseiller Eduardo Nottola (Rod Steiger), riche promoteur immobilier, propriétaire de la société Bellavista, en charge de la construction des immeubles de la ville avec complicité ou connivence des services de la mairie, est sur la sellette. Les premières images du film montrent une réunion de notables, dont Nottola, palabrant sur des terrains vagues agricoles au nord de la ville, se frottant les mains à la perspective de sen mettre plein les poches après que la mairie aura autorisé la viabilisation du terrain, multipliant ainsi leur prix par dix « de lor sous nos pieds », comme ils disent.

 

« Main basse sur la ville partait de lénonciation dun théorème : un mètre carré de terrain agricole situé à la périphérie dune grande ville voit sa valeur augmenter de façon démesurée sil devient constructible »
(entretien avec FR, extrait)

Dans ce panier de crabes, deux hommes figurent lespoir : le conseiller communiste De Vita et le conseiller chef parti centriste, le docteur Balsamo, qui voit arriver trop souvent dans son service hospitalier des enfants éclopés en provenance des quartiers pauvres. Si la mairie supporte stoïquement les harangues de De Vita dont elle nespère rien, en revanche, elle ménage lalliance possible avec le centre et le docteur Balsamo. Certains conseillers redoutant de figurer sur une liste électorale aux côtés dun Nottola, les complots et les conciliabules vont bon train Comment mettre Nottola sur la touche pour éviter le scandale et ne pas perdre la mairie tout en conservant de juteuses relations daffaires avec lui?

 

Sur le film.

 

 

Créateur du film-enquête, F. Rosi invente un cinéma où, bien que le récit se déroule souvent dans lordre chronologique, ce ne sont pas tant les faits qui importent mais leur signification. Il ne sagit pas dun cinéma documentaire, contrairement à ce quon a voulu dire, mais dun cinéma hyperdocumenté !

 « dénoncer signifiait avant tout connaître les faits et les hommes, puis provoquer un débat qui rétablisse dignité, force morale et crédibilité là où elles avaient été perdues »
(entretien avec FR, extrait)

Ce film est absolument captivant de bout en bout, traité un peu comme un polar, bien quon connaisse le résultat de lenquête dès le départ, contrairement à dautres films de Francesco Rosi où les enquêtes ne sont résolues (« Salvatore Giuliano ») ou pas (LAffaire Mattei) quà la fin du récit. Le suspense se trouve au cur des hommes, de leur comportement et de leur degré de corruption, jusquoù va-t-on agir et laisser faire pour le profit ?

 

« montrer que la tolérance, si elle nétait pas un crime en soi, pouvait en devenir un »
(entretien avec FR, extrait)

Démarrant avec des vues davion balayant les hauteurs des buildings et lensemble de la ville de Naples nouvellement construite (ou vues du large, de loin), sur une musique un peu James Bond années 60, les loopings et les mouvements de caméra donnent vraiment la sensation menaçante que des vautours vont plonger du ciel et faire main basse sur la ville Le son réel amplifié immerge immédiatement le spectateur dans la cohue des riverains qui hurlent en fuyant leur immeuble en train de seffondrer, dans les protestations et les lamenti des autochtones, sur fond de bruit insupportable des machines du bâtiment, dans les disputes et le brouhaha incessant du conseil municipal. Mouvement, action, vitesse, vitalité, révolte, son réel et réalisme, le cinéma de Rosi est terriblement moderne, intemporel, tant sur la forme que sur le fond. « Main basse sur la ville » est un film combattant, révoltant et revigorant où chacun trouvera malheureusement un écho dans lactualité mais aussi une petite note despoir!

 

« aujourdhui, le cinéma ambitieux de la provocation, des idées, des projets moraux, souffre : la culture de la consommation et lindifférence aux valeurs qui lui sont liées en conditionnent la liberté et le goût du risque, sans lesquelles le cinéma meurt »
(entretien avec FR, extrait)

écrit par Vierasouto sur CinéManiaC le 31 juillet 2007

 

 

Lire aussi la rencontre avec Francesco Rosi
après la projection de « L’Affaire Mattei » (juillet 2007)…



 

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

2 Comments

    • Camille Marty-Musso -  9 décembre 2018 - 19 h 06 min

      J’adore Francesco Rosi, unique, un DVD de «Main basse que la ville» sort bientôt dans un coffret italien un peu hétérogène… aux Editions Montparnasse. Mais c’est un coffret Rosi qu’il aurait fallu éditer!

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