« Masahista » (« The Masseur ») : le dernier lit

Brillante MA. Mendoza, 2005

Pitch

Un jeune homme de 20 ans originaire de la province gagne sa vie à Manille en se prostituant dans un salon de massage quand il apprend la mort de père qui les avait abandonné, lui et sa famille, depuis longtemps.

Mendoza filme en miroir deux événements de la vie d’Iliac

(Coco Martin), un jeune masseur de 20 ans travaillant dans un salon de massage et plus si supplément tarifaire : sa relation avec son premier client de la journée et la mort de son père d’une cirrhose du foie.. Un peu facile le parallèle entre le lit de massage et le linceuil, le sexe et la mort? Pourtant, les images parlent d’elles-même, s’imposent  :  tandis qu’Iliac déshabille son client, en miroir, dans un flash forward, il aide l’employé des pompes funèbres à habiller son père. Les femmes sont sorties dont sa mère, effondrée. La veillée funèbre est piquante, on parle fort, on mange, les femmes jouent aux cartes, les fillettes dansent, une tante s’obsède qu’on ne mette pas le cerceuil dans un certain sens qui ferait mourir un vivant, le mort l’entraînerait avec lui, superstitions d’un autre monde et téléphones mobiles d’une société de consommation mirage qu’on connaît juste assez pour être malheureux de n’en rien posséder ou presque.
—–

Les images comme les événements alternent jusqu’à se confondre, ainsi, d’une cabine de massage à l’autre, d’un masseur et d’un client à l’autre, tout se mélange, on commence un rituel dans une cabine, on le poursuit dans la suivante, on l’achève dans la dernière cabine, les hommes se ressemblent par ce qu’ils sont en train de faire, les mêmes gestes, les mêmes demandes, les mêmes réponses, à peu de chose près. Description du travail à la chaîne somptueusement filmé souvent en plongée en balayant le ciel des cabines sales et sombres, rougies,  presque dans la pénombre, séparées par de minces cloisons, avec le son des paquets de crèmes et d’huile de massage qu’on fait tomber des flacons en les secouant sur les chairs moites, floc floc. Parfois, un masseur envoie son flacon par dessus la cloison à un collègue, il tombe sur le nez d’un client qui menace de se plaindre au gérant, le masseur en accepte un peu plus pour le faire taire. Parfois un masseur asthmatique fait un malaise, le gérant bichonne le client, engueule le masseur, on offre un massage gratuit au client mécontent. Le gérant est un gros type efféminé toujours de l’avis du dernier client qui a parlé, obséquieux, paresseux, cupide.Mendoza montre bien le fossé social entre le client et le masseur malgré l’intimité physique allant crescendo, une demande du client comme un verre d’eau et le masseur redevient l’employé, stoppant net les caresses, donnant du « oui, sir », tentant de se faire offrir un paquet de cigarettes. L’intrication entre la précarité, la situation économique catastrophique des Philippines et les moyens de survie sur place dont la prostitution (comme dans « Serbis » mais aussi le sale boulot de l’étudiant pour payer son mariage dans « Kinatay », les nourrices  exploitées dans « John-John », le trafic de drogue dans « Tirador ») a toujours été un des sujets phare des films de Mendoza, des films plus politiques qu’il n’y paraît au premier abord. Iliac a une paire de baskets usés, il en parle plusieurs fois à son client, pour cet objet de consommation de base, il acceptera de se prostituer après le massage, de passer à la phase 2 qu’on paye en cash très cher directement au masseur. Pendant ce temps, la petite amie d’Iliac l’attend dans un taxi en protestant devant le salon de massage, d’après sa tenue, ses manières, il semble qu’elle se prostitue aussi de son côté. Le visage d’Iliac pendant l’acte sexuel tarifié en dit long sur son indifférence polie pour cet homme, le client, le regard neutre de celui qui attend que ça passe, un peu la tête qu’on a chez le dentiste en pensant aux bienfaits à la sortie, Mendoza filme une petit lampe misérable fixée au mur qu’Illiac regarde bouger avec son corps en attendant la fin de la passe.


Le travail sur le son en surégime qu’on retrouve dans tous les films de Mendoza est déjà là, depuis les cabines, on est accablé par la pollution sonore, le bruit de la rue, les moteurs des voitures, les autobus qui semblent passer dans le salon de massage.  Pour ne pas parler du vacarme sous le panneau « Hôpital, silence » avec ces pierres qu’on casse devant le bâtiment. Les films de Mendoza se focalisent sur un lieu, ici, c’est surtout le salon de massage mais aussi un peu la rue, la maison, l’hôpital. Dans les films suivants, ce sera plus net, les bidonvilles dans « Tirador », le cinéma porno dans « Serbis », l’équipée cauchemardesque en voiture dans la seconde partie de « Kinatay ». « Masahista » a été tourné en une grande semaine avec les moyens du bord, une carence en moyens dont le réalisateur a toujours su tirer parti, voire retourner la situation à son avantage en étant obligé d’inventer un cinéma en immersion totale, d’apparence quasi-documentaire bien que fiction avec un scénario précis. Par rapport aux films suivants, le début, par exemple, est un peu maladroit, il manque sans doute des plans et on a fait un petit montage avec ce qu’on avait sous le main, ensuite, les scènes dans le salon de massage son beaucoup plus abouties. Ce film déjà avait obtenu des récompenses dans quantité de festivals. Interdit au moins de 16 ans à cause de ses scènes explicites de rapports sexuels filmés au plus près même si on est loin d’un film pornographique. Mendoza n’a pas de complaisance, il montre, il dénonce, il ne ménage pas le spectateur ni ne l’accable, il le laisse juge de ce qu’il peut apprécier de l’économie locale et ses conséquences avec toujours une pointe de tendresse pour son pays, ses coutumes, ses bavardages, ses femmes courageuses comme la mère d’Iliac qui pleure et enterre un mari qui l’avait abandonnée, elle et leurs enfants, depuis bien longtemps.
Vu sur CinéCinéma Club mardi et rediff le samedi 12 décembre à 1h55.A signaler la sortie directe en DVD en France de « Tirador » début décembre, présenté au festival du film asiatique de Deauville et au festival de Marakech et sans doute ailleurs mais qu’on a pas jugé utile de sortir en salles, dommage, c’est certainement un des ses meilleurs films…

 

Notre note

(4 / 5)

Mots clés: , , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top