« Méditerranées » : l’été qui ne reviendra plus

Olivier Py, 2011, diffusion Canal+ à partir du 21 novembre 2011
  
Ce film ouvrira le cycle « La Guerre d’Algérie, images et représentations » au Forum des images le 24 janvier à 19h30
(cycle du 24 janvier au 2 février 2012)
PITCH.
Les derniers instants du quotidien de Algérie française, cette colonnie en train de disparaître, racontés par Olivier Py à partir de documents, de photos de sa famille, retrouvées dans un carton. La mémoire d’un déraciné.
 

Je viens de voir le film d’Olivier Py, j’ai cru sincèrement qu’il avait tourné ces images d’après l’imaginaire de sa famille dans le style de l’époque, quand j’ai lu ensuite son interview après avoir rédigé mes impressions (j’essaye en général de ne jamais lire le dossier de presse ou autres infos avant d’écrire un article…), j’ai constaté que ces images d’archives existaient réellement, qu’Olivier Py les possédaient et ne les avaient plus visionnées depuis 35 ans. mais qu’importe qu’elles aient existé ou pas sur pellicule, ces images d’un paradis perdu sont de toute façon tatouées à jamais dans les mémoires des intéressés. Je ne retouche donc pas mon article ci-dessous (c’est la liberté qu’on a sur un blog…) 

On a ici les images d’archives qu’aurait aimé posséder Olivier Py, celles qui n’existaient pas matériellement parlant mais gravées à jamais dans les mémoires, les images originelles en Algérie, celles qui préfigurent son enfance en héritage. Puis, quelques images de l’enfance d’Olivier Py filmées en France après 1962, date de la déclaration d’indépendance. Car Olivier Py est né « après » l’Algérie, toute sa famille installée dans le sud de la France à tenter, muette, d’oublier l’arrachement, le « rapatriement », comme on le disait à l’époque, à faire semblant, en quelque sorte. En 1965, c’est le dernier été tous ensemble de la tribu dans une maison de vacances près de Marseille, ensuite, ses grand-parents paternels retournent en Algérie, incapables de vivre en France, le clan se disperse.
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Le film est tourné comme un film amateur daté (juxtaposition de petits films) avec des images imparfaites, jaunies, des images « retrouvées », les personnages habillés comme à l’époque sont montrés en mouvement par flashes, heureux, d’un bonheur excessif au seuil de la tragédie : l’arrière-grand-mère uniquement préoccupée de Bel canto, posant sur son balcon sur la mer, extravertie, la grand-mère maternelle, comme une soeur plus jeune mais introvertie ; et surtout, la mère d’Olivier Py, magnifiquement mise en scène, jeune femme trop jeune, coquette, faussement timide quand on la filme, dont il dit en voix off qu’elle joue un jeu face à la caméra, peut-être inspiré des actrices Brigitte Bardot ou Martine Carol, qu’en vérité elle est forte et lucide. Son père, c’est le contraire, anxieux dans la vie, il affiche face caméra une assurance insolente, lui aussi dans un rôle.
 


Dans un texte superbe, Olivier Py raconte l’intime, l’indiscible, sa mère supposée filmer la plupart de ces images, ne filme que les moments heureux, ignorant les « évènements d’Algérie » en toile de fond, à peine une image où on voit des hommes scander sur le capot d’une voiture 1-2-3/1-2 (Al-gé-rie fran-çaise). De l’OAS, du FLN, de la guerre, on ne verra rien sur ces images. Après 1962, dans le sud de la France, sa mère perd sa blondeur vénitienne, devient brune, avec toujours ce chignon choucroute, puis, en 1968, elle porte les cheveux lâchés, trop blonds, son visage s’est marqué, son père regarde ailleurs, couple usé au bord de la séparation. Sans qu’on lui en dise rien, l’enfant Olivier Py ressent la douleur diffuse de sa famille, son déracinement, son sentiment d’exil sous les sourires filmés, se sentant obligé de faire rire, d’où, sans doute, son attirance pour le théâtre.
Le film raconte avec une émotion intense cet « été qui ne reviendra plus », les derniers instants de cette civilisation coloniale sur le point de disparaître, c’est d’autant plus violent que ce dont le réalisateur/narrateur est inconsolable est cette Algérie des pieds-noirs qu’il n’a pas physiquement connue, n’étant pas encore né, mais dont le poids de l’héritage le ronge insidieusement. Cette terre qu’ils aimaient où ses ancêtres ont passé 5 générations n’était pas la leur, le sud de la France l’est encore beaucoup moins, partout, ils se sentent exilés, parias, sauf dans la mer Méditerranée qui lave et fédère tous les peuples méditerranéens, la Méditerranée d’Homère et de Virgile. « Méditerranées » m’a beaucoup touchée, c’est une sorte de poème visuel mélancolique racontant en filigrane des heures douloureuses de l’Histoire en partant de l’histoire individuelle et intime d’un homme né déraciné. Pour peu qu’on soit soi-même d’origine méditerranéenne, avec ce que cela suppose de sentiment enfoui et confus d’exil, la charge émotionnelle qu’il dégage n’est pas indolore.

PS. Sur le même sujet, le film de Nicole Garcia, tout en retenue, pudique, magnifique : « Un Balcon sur la mer »passe en ce moment également sur Canal+ (on peut le regarder notamment sur le service « A La Demande » sur TV ou Internet)

Diffusion

dans le cadre de MICROCINE« Méditerranées » d’Olivier Py

court-métrage de 30′
Canal+
samedi 19 novembre à 1h55
lundi 21 novembre à 0h55
mardi 22 novembre à 14h05
Canal+Cinéma
vendredi 25 novembre à 9h50
samedi 26 novembre 2011 à 22h30
vendredi 2 décembre à 15h40

interview d’Olivier Py sur la page Facebook MICKROCINE…


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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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