« Ne touchez pas la hâche » : l’amour fou…./ Avant-Première

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Le temps est loin où je regardais en quatre DVD les douze heures de « Out one » de Rivette, j’ai perdu cette foi, cet enthousiasme, trop conditionnée sans doute par les films d’accès facile, clé en main, or, un Rivette, ça se mérite…

«Ne Touchez pas la hache» est le nom initial d’une nouvelle de Balzac qu’il rebaptisa ensuite «La Duchesse de Langeais» pour l’intégrer à la Comédie humaine. Une hache qui donne le ton de la violence des rapports entre les personnages. Une hache qui, d’après Balzac, mettant en parallèle l’Histoire et l’histoire dans son roman, menace également l’aristocratie affaiblie de la Restauration, réfugiée dans le chic faubourg bd Saint Germain.

Le film commence sur une île au large de l’Espagne, dans un monastère perché sur un promontoire, comme le château d’If de Monte-Cristo, où est enfermée sœur Thérèse***, la femme que recherche Armand de Montriveau depuis cinq années. Retour en flash-back cinq plus tôt…

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Lors d’une soirée mondaine, Antoinette de Navarreins, coquette épouse du duc de Langeais, est attirée par un homme taciturne et solitaire dont on vante dans Paris les mérites sur les champs de bataille Bonapartiens. Bien qu’on la mette en garde qu’il est ennuyeux à mourir, la mondaine se précipite. Aussitôt présentés l’un à l’autre, le sombre général de Montriveau tombe follement amoureux d’Antoinette de Langeais qui, comme on le dirait de nos jours, le fait marcher en se refusant à lui sous des prétextes flous visant en fait à ne pas consommer l’objet de passion pour la porter au paroxysme. Deux personnages apparemment aux antipodes : elle est éparpillée, frivole, certaine de son pouvoir de séduction, il est entier, sombre et solitaire. Rivette dit dans une interview que les acteurs correspondent aux caractères des personnages par leur formation d’acteur, celle éminemment théâtrale de Jeanne Balibar et celle instinctive de Guillaume Depardieu, deux écoles. Lassé d’être mené en bateau, l’ombrageux Montriveau décide de se venger en ne répondant plus aux lettres de la duchesse de Langeais qui s’enflamme en proportion du silence. Alors, on assiste à un retournement de situation Antoinette de Langeais, au désespoir, aime Armand de Montriveau à la folie au moins autant que la réciproque était vraie. Mais Balzac nous donne la clé en parlant de la duchesse de Langeais : «elle n’aimait pas, elle avait une passion» et pourquoi pas (et c’est plus probable) une passion pour la passion que lui portait Montriveau?

C’est un film étonnamment froid bien que traitant de la passion, dont les moments les plus cinématographiques sont ceux filmés sur l’île, soit le début et la fin du film. Qu’on se pose dans les salons de la Restauration et l’ambiance est nettement plus théâtralisée ou, comme c’est le thème favori de Rivette depuis le début de sa carrière, c’est un film sur le théâtre des situations (mise en scène de la crise du couple) plus qu’un film théâtral. Sauf que le temps de «L’Amour fou» et de «Out one» et bien d’autres où Rivette demandait à ses acteurs d’improviser (pas n’importe comment, de façon très stylisée et pas naturelle), est terminée bien que la stylisation demeure. Sauf que cette volonté de Rivette de tout montrer, de ne pas couper ce que les autres réalisateurs coupent au montage (les 12h40 de « Out one ») est révolue. Pour la première fois, le scénario est écrit avant le tournage du film (voir plus loin)**

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Si on ne peut au début qu’être bluffé par le début du film, l’arrivée dans l’église avec la caméra rampant à ras du sol découvrant ensuite un autel, le tout sur fond d’orgues, des grands mouvements de caméra d’une fluidité quasi-céleste (on est dans une église…), la construction volontairement ritualisée du film rafraîchit… Des panneaux noirs s’intercalent entre les scènes, avec écrites, soit des phrases de Balzac (je pense), soit le point sur la situation dans le temps. Le film paraît bien long… Les costumes flambant neufs et colorés, la découpe en tableaux trop parfaits, la théâtralité des échanges, donnent une dimension artificielle au récit, sans doute voulue… On ne compatit pas à la douleur des personnages, ce n’est pas le propos, on y demeure même deux heures durant totalement extérieur, bien que les acteurs soient performants, avec un incroyable challenge de jeu où il faudrait pratiquer à la fois la distanciation (Rivettienne) et le naturel (tendance actuelle). Un challenge que réussissent haut la main des acteurs quasiment nés avec Rivette comme la délicieuse Bulle Ogier en ravissante vieille femme enfant et le subtil Michel Piccoli dans le rôle de Vidame de Pamiers, deux personnages se coulant dans le film, rassurants par leur immense aisance.

Présenté ce soir en avant-première au cinéma du Panthéon par les Cahiers du cinéma, Rivette annoncé ayant annulé sa venue et Pascal Bonitzer aussi, seule la co-scénariste Christine Laurent** a assuré l’intérim de la présentation du film : elle a raconté la genèse du film qui peut donner un éclairage : contrairement à plus de 20 ans de collaboration avec Rivette d’écrire d’abord la trame du film, et ensuite, les dialogues au jour le jour sur le plateau (la veille pour le lendemain), pour ce film, elle et Bonitzer, ont dû écrire, faute de temps, un scénario complet au préalable, étant absents pendant le tournage du film. Rivette s’est donc débrouillé sans eux… Est-ce pour cela que le film, techniquement impeccable, manque de chair et de vie, comme rigidifié dans un système qui a fait ses preuves mais qui aurait omis une part de fantaisie?

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*** A la vision de Jeanne Balibar en religieuse enfermée dans un couvent, on ne peut s’empêcher de penser à "La Religieuse" (1965) de Rivette avec Anna Karina, film interdit par la censure qui ne pourra sortir sur les écrans qu’en 1967 interdit au moins de 18 ans.

On trouvera sans doute plus Rivette à son pied dans l’Intégrale Jacques Rivette à Beaubourg du 21 mars au 30 avril avec notamment un film que je n’ai jamais vu mais qui me fait rêver depuis longtemps «Céline et Julie vont en bateau» (Bulle Ogier, MF Pisier) et aussi « Le Pont du nord», «L’Amour fou», «Out one» (sans doute en version «courte» de 5h50 et non pas de 12h40 avec Bulle Ogier, Bernadette Laffont, JP Léaud, Juliet Berto, Michael Lonsdale, etc…), «L’Amour par terre», «La Bande des quatre», «La Belle noiseuse», «La Religieuse» etc.. Programme détaillé sur le site officiel du Centre Georges Pompidou…

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zoliobi

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