27 - 10
2008
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"All I desire" (1953)

Recrutant donc la meilleure de toutes, Barbara Stanwyck (qu'il fera tourner deux fois), Douglas Sirk fait faire à son héroïne avec "All I desire" un peu le trajet inverse de Lana Turner dans le célébrissime "Mirage de la vie" : à l'inverse de la naissance d'une star, dans "All I desire", une actrice déchue (Barbara Stanwyck) revient dans la petite ville qu'elle a fuie... Pourtant ces deux actrices ont un point commun : stars ultimes, elles approchent de la cinquantaine quand elles tournent avec Douglas Sirk et doivent aborder de nouveaux rôles au cinéma, "négocier le virage", comme on dit, et Barbara Stanwyck, qui n'a pas bâti sa carrière sur son physique, qui ne cherche nullement à se rajeunir, demeure éblouissante, avec cette voix rauque géniale qu'on entend off dès le début du film.
Naomi Murdoch, qu'on découvre dans le sous-sol d'un cabaret minable où elle gagne sa vie dans le vaudeville de quartier, reçoit une lettre d'une inconnue : sa fille cadette Lily qui l'invite à venir la voir jouer la pièce de fin d'année dans son collège où elle tient le premier rôle. Car Naomi a quitté mari et enfants il y a longtemps, le film ne le dit pas exactement, pour fuir un mariage terni par un scandale ou surtout pour devenir une star qu'elle n'est pas devenue... Ses illusions perdues, sa collègue de cabaret lui conseille de se déguiser en star pour se rendre à Riverdale ne pas décevoir sa fille Lily. On verra la scène où Naomi (Barbara Stanwyck) arrive dans la salle de spectacle, overdressed, dans une incroyable robe blanche à frou-frous dix fois trop voyante pour l'occasion...
Retour à Riverdale, la sage petite ville de province avec ses potins, ses ragots, ses rumeurs, son apparente pudibonderie car l'arrivée de Naomi distrait la population jusqu'à l'excitation, soudain, la salle de spectacle est comble pour voir la star, on s'extasie qu'elle est belle, on se décroche les cervicales pour l'observer...
Si le mari trompé, principal de collège, qui comptait refaire sa vie avec Sara, la terne prof de théâtre qui lui ressemble, est furieux du retour de Naomi, la lecture de vers que dirige Lily, la fille, après le spectacle, pour mettre sa mère en valeur, va lui être fatale, le malheureux, saisi par l'appétit de vivre de Naomi, qui danse comme une toupie avec le fiancé de sa fille aînée Joyce, retombe amoureux de sa femme, et le spectateur sait immédiatement, à la manière dont c'est montré, filmé, la musique, les regards, que ce n'est pas (paradoxalement) une bonne nouvelle, c'est là le génie de Sirk : présenter un happy end (la fin est à l'identique) comme une bombe à retardement et mettre le spectateur mal à l'aise, obligé de poser des questions...
Qu'ont à gagner tous les membres de cette famille qui avaient surmonté le deuil du départ de leur mère quand elle revient et qu'au final elle casse tout de leur vie sociale et amoureuse? Le père perdra son emploi et la femme qui l'aime (à défaut de la réciproque), la fille aînée son fiancé (fils du directeur du collège), Dutch, l'ex-amant, sans doute le père de Ted, le petit dernier qu'il paterne en lui apprenant à chasser, prendra une balle dans le ventre, enfin, Lily, l'ambitieuse, la fille cadette qui voulait profiter de sa mère pour quitter la ville et devenir aussi une star à New-York, sera désespérée.... Peut-on croire une minute, au delà de la scène romantique du retour de Naomi, que Sirk multiplie (elle ne cesse de rater son train, de faire ses valises), que ce couple de quinquagénaires, reconstitué après tant d'années, va tenir? Car Naomi n'est pas une garce, son défaut est aussi sa qualité principale, la vitalité, dévoreuse de vie et de plaisirs, partagée entre son sens du devoir, partir pour laisser en paix son ancienne famille qui s'est construite sans elle, ou rester pour tenter de gommer le passé, de couper dix années de vie au montage...
Possible qu'à l'époque le spectateur ne se posait pas autant de questions et prenait le happy end pour argent comptant mais aujourd'hui, on se rend compte de la complexité des mélodrames de Sirk : la critique de la middle classe américaine est aussi présente que le mélodrame, un millefeuille... Comme le dit très bien un historien du cinéma (J.Louis Bourget) dans un des bonus du DVD, cette petite ville de province, présentée comme tellement prude, accepte pourtant la liaison du mari de Naomi avec Sara alors qu'ils ne sont pas divorcés, le retour de Naomi Murdoch, du moment qu'elle est devenue une star, devient un événement, etc...

Sous la pluie, un homme se démène pour acheter des places de théâtre pour l’anniversaire de sa femme. Arrivé chez lui, le sort de Clifford Groves, un bouquet de fleurs à la main comme on tient un plumeau, n’intéresse personne, sa femme préfère accompagner leur fille cadette à un spectacle de danse, son fils sort avec sa fiancée, sa fille aînée va voir une amie, même la cuisinière ne veut pas de ses places de théâtre. Dînant seul des restes à la cuisine, c’est avec un tablier de ménage autour de la taille qu’il va ouvrir quand on sonne à la porte. Norma Miller a tellement changé que Clifford Groves ne la reconnaît pas tout de suite, elle laisse entendre que 20 ans auparavant, elle était terne et timide, à présent, elle est devenue Norma Vall, une styliste renommée, une femme brillante. Cette visite inespérée requinque Clifford qui l’emmène au théâtre, mais, à mi-pièce, Norma préfère aller visiter l’usine de jouets de Clifford dans laquelle elle travaillait autrefois. Le comportement de Norma qui s’intéresse à tout ce qu’à pu construire Clifford, professionnellement parlant, est à l’inverse de l’indifférence de son épouse Marion qui l’accueille en dormant sans se soucier de qui l’a accompagné au théâtre. Quand Marion décommande aussi un week-end de vacances dans le désert de Palm valley pour cause de la cadette qui s’est foulé la cheville, elle force son mari à y aller sans elle, s’adressant à lui comme à un enfant, pendant tout le film, elle ne lui parlera que de prendre froid ou des médicaments, sans cesse interrompue par des problèmes d’intendance. Marion Groves se couche en déshabillé de satin blanc avec une liste de choses à faire pour le lendemain qu’elle apprend par cœur devant sa coiffeuse, tendant sans le regarder un pot de crème cosmétique à son mari pour qu’il en force le couvercle et finissant sa phrase en se massant les mains…
Est-ce que le film fonctionnerait aussi bien sans son casting idéal? Le couple Fred Mac Murray et Barbara Stanwyck, arrive à faire oublier celui inoubliable dans un registre différent d’"Assurance sur la mort" (1944), ce qui est tour de force… Dans cette histoire d’amour par défaut et par renoncement, dans ce mélo sec tourné en noir et blanc, l’empathie pour Clifford et Norma est immédiate. Bien que les situations soient une peu téléphonées, ça passe très bien : à Palm valley, Clifford, seul, va retrouver par hasard Norma qui sortait d’un congrès de stylisme, ils vont passer 48h de bonheur platonique à accumuler les actes manqués. C’est la scène de la photo qui réveillera Clifford de son innocence, il comprend enfin quand Norma fait tomber son sac à main d’où s’échappe une photo de lui, qu’elle l’a toujours aimé. Mais, il est déjà trop tard car la scène de la photo a lieu quand ils sont en route vers le foyer, Norma étant invitée à dîner chez les Groves où les enfants vont être odieux, le fils ayant cru surprendre son père à Palm valley avec une autre femme que sa mère. Le commentaire anti-féministe de l’épouse après le dîner est assassin ; elle trouve que Norma avait l’air de se sentir bien seule, qu’elle-même, en comparaison, était si fière ce soir de sa famille, de sa maison… Marion, l’épouse, en déduit que si Norma a réussi à être célèbre dans son métier, ce serait par dépit d’avoir raté sa vie amoureuse, ce qui est à la fois vrai et faux…
Dans ce film, comme dans le précédent "All I desire", le constat sur l’Amérique au foyer est au moins égal au récit mélodramatique, à l’histoire d’amour contrariée, sauf qu’ici c’est bien pire, l’épouse est monstrueuse de perfection, le mari est devenu comme Rex le robot qu’il fabrique dans son usine, dans une des dernières scènes, quand Norma s’en va, en se sacrifiant pour ne pas briser la cellule familiale de Clifford, le robot marche tout seul dans le cadre… Mais la scène finale, lacrymale à tous les coups, est aussi sobre que celle de l’enterrement de "Mirage de la vie" était flamboyante (pour reprendre le terme de mélo flamboyant qu’est "Mirage de la vie" par rapport à mélo sec qu’est ce "Demain est un autre jour") : par la fenêtre, l’homme regarde un avion dans le ciel qui emmène à jamais la femme qu’il aime et qui l’aime, astreint à résidence dans cette prison qu’est devenue sa cellule familiale, son foyer. Ici, Sirk s'autorise un faux happy end carrément sarcastique, un anti-hapy end aux couleurs de la morale : le foyer reconstitué mais à quel prix ! Les larmes de pluie se reflétant sur le visage de Norma, après la visite des enfants dans sa chambre d’hôtel la suppliant d’abandonner leur père, montent alors aux yeux du spectateur, quel beau film !
Coffret mélodrame 2 Douglas Sirk (4 films*), éditions Carlotta. Sortie le 5 novembre 2008.
(les films existent aussi seuls en double DVD collector).
(* "All I desire", "Demain est un autre jour", "Les Amants de Salzbourg", "La Ronde de l'aube")
DVD "All I desire" (1953) avec 3 suppléments : entretien Bourget et Berthomieu, "Le Jeu naturel" : le témoignage de l'ancien gamin du film, l'acteur Billy Gray qui jouait Ted, le film "Quelques jours avec Sirk" (1h) par les réalisateurs Pascal Thomas et Dominique Rabourdin.
DVD "Demain est un autre jour" (1956) avec 3 suppléments : entretien Bourget et Berthomieu, "Tant d'années après" : le témoignage de deux actrices du film (qui jouaient la soeur et la fiancée du frère), "Perspectives de la famille américaine" par la réalisatrice Allison Anders.
Note CinéManiaC :

Note CinéManiaC :

Mots-clés : CinéDVD, Cinéclassic, cinéma américain, All I desire, There's always tomorrow, Demain est un autre jour, Douglas Sirk
































































Commentaires
Oui! Quels beaux films! Ce qui m'a le plus surpris, c'est la manière avec laquelle Sirk règle toujours ses comptes avec le conformisme et le cadre étriqué de la famille américaine. (c'était déjà vrai dans ses succulentes comédies que je te recommande : dans "no room for the groom", les tourtereaux ne peuvent convoler en justes noces en raison de la promiscuité familiale, dans le génial "Qui donc a vu ma belle?", Sirk raille également les aspirations "petite-bourgeoise" d'une famille moyenne).
Dans Demain est un autre jour, la famille est véritablement un tombeau où s'est enfermé le père. Les enfants sont tyranniques (le film est assez prophétique de ce point de vue!) et ne cessent de juger leurs parents (qu'on se souvienne de Tout ce que le ciel permet). Les personnages sont coincés entre les conventions sociales et une aspiration à une vie rêvée (ce "mirage de la vie") qui devient vraiment touchante dans Demain est un autre jour tant les comédiens, Stanwyck en particulier, traduisent cette mélancolie du temps qui passe et l'inéluctabilité des renoncements déchirants...
Dr Orlof - 11.11.08 à 13:02 - # - Répondre -