08 - 10
2008
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Le film est donc découpé en scènes correspondant à ces entretiens, avec chacun sa star, chacun son cas particulier dont on verra que la somme forme le cas général. Là, on s'éloigne d'"Entre les murs", pour en terminer avec la comparaison, car ce parti pris de faire jouer les conseillères du planning familial par des stars et les consultantes par des acteurs non professionnels met une distance pour tout le monde : avec les jeunes femmes venues consulter, ce qui est l'objectif (ça reflète la réalité du malaise des consultantes), mais aussi avec le spectateur, déconcentré par la contemplation des plans géants et écrasants des visages de Nathalie Baye, Nicole Garcia, Béatrice Dalle, Marie Laforêt, etc... (dont on ne peut s'empêcher d'admirer les liftings, soit dit au passage...)
Dans la première partie, les jeunes filles ont surtout des problèmes avec leur culture d'origine, l'omerta familiale, des mères qui refusent de les voir comme des femmes, des familles qui craignent le scandale et le regard des autres. Dans la seconde partie, on a des cas de jeunes femmes un peu plus âgées et le dernier entretien est le plus touchant : cette prostituée qui accepte la grossesse par amour avec un homme qu'elle voit une fois par an et vient se faire avorter ensuite pour la troisième fois. Dans l'intervalle, le film cible les hésitations, les questions, la culpabilité, la désinformation qui subsiste même aujourd'hui, voire les problèmes économiques comme cette femme qui démontre qu'un troisième enfant, c'est une troisième pièce, un déménagement dont elle n'a pas les moyens et a choisi l'IVG par raison.
Ce qui est bien observé dans ce film, c'est le bruit : la pollution sonore de la rue qui empiète sur l'appartement par les fenêtres ouvertes, le remue-ménage, les éclats de voix des visiteurs mécontents comme ce jeune homme qui veut vérifier que sa petite amie est vierge, l'effervescence des conseillères parlant trop vite, courant d'un cahier de rendez-vous à un appel téléphonique. C'est la tendance du moment, les films tendent de plus en plus à un habillage documentaire, vers la réalité, on ne s'en plaindra pas et il sera difficile de retourner en arrière (bien qu'on constate un excès de gros plans dans "Les Bureaux de Dieu", dont on devine que c'est pour immerger le spectateur dans le réel mais ça peut produire l'effet inverse de mise à distance).
"Entre les murs" et "Les Bureaux de Dieu" on un dernier point commun : le sujet prime sur la mise en scène, fut-elle noble. Est-ce un film de femmes à destination des hommes, un peu MLF version 2008? (se rendent-ils compte?) Le film plaira si on se sent concerné mais, comme on le dit souvent, la femme peut être le meilleur ennemi de la femme... Vaste sujet, en tout cas, le film fera débat, c'est un début. Ces "Bureaux de Dieu" durant tout de même 2h, on n'est pas fâché de reprendre l'ascenseur pour regagner la terre ferme, le film démarrant sur un immense ascenseur vieillot transportant les jeunes femmes vers un ciel à l'étage où on ne les jugera pas...
Note : Une fois n'est pas coutume... ci-dessous, extrait du dossier de presse du film, ce beau texte de l'écrivain Annie Ernaux dont le tropisme pour l'intime et le social, l'observation de l'univers féminin à partir de son expérience autobiographique, n'est plus à démontrer.
Les Bureaux de Dieu vu(s) par Annie Ernaux
Importance du lieu : ça se passe tout en haut d’un immeuble, avec vue sur les toits.
En bas, la rue d’où monte la rumeur ininterrompue de la ville. Un lieu à la jointure de la
terre et du ciel, unique comme celui de la tragédie classique et ouvrant pareillement
sur le monde. D’action, il n’y en a pas, sinon immense, universelle : ce qui se joue
ici, c’est rien de moins que ce qui concerne plus de la moitié de l’humanité, occupe
chaque femme durant plus de trente ans, ce pouvoir de fécondation au fond de son
corps, ce cycle mensuel du sang qui assure la perpétuation de l’espèce humaine.
Des adolescentes, des femmes, de tout âge, origine et conditions, seules ou avec
l’amie confidente, un compagnon quelquefois, montent vers ces « bureaux de dieu »,
viennent dire à d’autres femmes comment elles se débrouillent de ça, de ce qui
arrive à leur corps, comment elles se débattent avec ça, chacune de leur côté, dans
la toile de leur histoire particulière.
Avec des paroles maladroites ou brutales, lentes à venir ou débondées d’un seul
coup, et des regards, des silences, elles disent les appréhensions secrètes, les
croyances, l’imaginaire qu’on nourrit à propos de ses organes, de sa propre capacité
à procréer. Surtout, combien c’est dur d’y voir clair dans ses désirs, de décider de
sa vie dans l’enfermement invisible de la tradition familiale, l’enserrement d’une
relation amoureuse. D’user de sa liberté. Des phrases ordinaires, qu’on sait tout de
suite justes, qui font découvrir - quarante ans après la loi Neuwirth, trente après
la loi Veil - que se reforment en chaque fille, femme, les mêmes questions, est-il
possible d’être enceinte sans pénétration, la même incrédulité, je ne pensais pas
que ça m’arriverait, que j’étais capable de ça, le même écartèlement entre tradition
et modernité, si ma mère l’apprend, elle me tue, le même silence, mais aussi le même
espoir d’une parentalité partagée avec l’homme qu’on aime.
« Je ne sais pas, je ne suis pas une femme » dit un garçon à sa copine. Comme s’il
s’agissait d’une ignorance naturelle et qu’après tout il ne soit pas utile de savoir.
C’est à cela que sert le film de Claire Simon : que les hommes sachent, les filles
de quinze ans, les mères, tout le monde. Bien sûr, il informe sur le stérilet, la pilule
du lendemain, le déroulement et le prix d’une IVG, il le faut, mais surtout il déchire
le silence et l’illégitimité qui entourent les territoires du féminin, ce que vivent les
femmes, loin des magazines people, dans la réalité d’ici et de maintenant. Et encore
au-delà, dans les trous du discours, au travers de ces fragments d’existence, il fait
entrer la société entière, avec sa diversité, ses luttes culturelles, ses préjugés, sa
dureté économique, la société, autant dire « dieu », c’est ainsi que je comprends le
titre. Et il n’y a pas de jugement.
Ce qui me touche tant chez Claire Simon, dans ce film comme dans les précédents,
c’est sa façon de travailler la réalité quotidienne, sensible, des gens, de faire exsuder
le réel jusqu’à faire ressentir son inextricable complexité, son indicible. Celui que
signifie l’inoubliable sourire mystérieux d’Ana Maria, la prostituée, qui clôt le film
sur l’énigme de la vie et de l’amour.
Annie Ernaux, Paris, Juin 2008
Note CinéManiaC :

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