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"The Killers" ("Les Tueurs") : film noir absolu

Robert Siodmak, 1946



05 - 02
2008
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Chef d’œuvre de Siodmak, c’est, avec "Assurance sur la mort", un monument du film noir, un parcours sans faute d’une beauté et d’une noirceur sidérante. On apprend d’ailleurs au détour d’un supplément que le compositeur de la musique du film est le même : Miklos Rozsa. Adapté d’une nouvelle d’Hemigway, ce film donne lieu à un remake en 1962 : "A Bout portant" de Don Siegel. Dans l’intervalle, en 1956, Andreï Tarkovski adapte la nouvelle pour en tirer un court-métrage de fin d’études, 19 mn d’un film livré en bonus sur le DVD Carlotta. Avant le remake, Don Siegel, mais aussi Richard Brooks et surtout John Huston auraient écrit le scénario de la version de Siodmak sans apparaître au générique, et encore moins être nominés à l’oscar, car ils étaient sous contrat avec d’autres…

Deux tueurs arrivent en ville, on ne voit que leurs nuques dans une voiture, la pancarte Brentwood, puis, leurs petites silhouettes noires sur fond gris remontant l’avenue. Les tueurs se dirigent vers le Harry’s diner, un coffe-shop ordinaire de l’Amérique profonde. Enfin, on éclaire leurs visages, deux masques de tueurs.  Les deux hommes, agressifs et violents, harcèlent Harry par plaisir, puis décident de ne pas le tuer mais ils ligotent le client du bar et le cuisinier noir dans la cuisine. Le client du bar est un collègue de travail de Pete Lunn, le Suédois, recherché par les tueurs qui n’ont pas caché leur volonté d’aller l’abattre par contrat. Harry envoie le client du bar prévenir le Suédois. Vient alors la scène la plus forte du film malgré la force de l’ensemble : Pete Lunn, allongé sur son lit, refuse de quitter la ville, lassé de fuir, car il sait qu’il doit payer pour quelque chose de mal qu’il a fait autrefois ("I did something wrong, once…"). La résignation de Pete Lunn est terrible, il se redresse sur son lit, entend le bruit d’une porte dans l'immeuble, comprend l'arrivée des tueurs, les attend. De l’exécution, on ne verra que les visage des deux tueurs et surtout on entendra l’assourdissante rafale de balles, puis, on montre un avant-bras, celui de Pete Lunn, accroché à un barreau de son lit, ce bras lâche prise pour signifier la mort, enfin, on montre sa main, abîmée, brûlée, une main de boxeur. Une scène d’une violence inouïe…




Burt Lancaster (Photo Carlotta)

Cette main de boxeur va mettre la puce à l’oreille de James Reardon, l’assureur chargé de l’enquête. D’autant que Pete Lunn a légué une petite somme à une dame employée dans un hôtel d’Atlanta, un héritage modeste qui va déterrer une affaire criminelle et d'escroquerie à l'assurance beaucoup plus lourde. Le Suédois, qui s’appelle en vrai Andersen, venait d’arriver à Brentwood un an auparavant. Le récit s’articule en 11 flash-backs, chaque personnage que va rencontrer l’assureur va donner sa version d’Andersen, livrer sa tranche de souvenirs. Comment en est-on arrivé là ? Et pour commencer, le client du bar raconte le malaise de Pete Lunn la semaine précédente après avoir servi un client dans une Cadillac noire, Queenie, l’employée de l’hôtel, se souvient avoir sauvé la vie d’un client désespéré après le départ de sa femme, elle l’a empêché de se suicider. Viendront ensuite Sam Lubinsky, le flic ami d’enfance, Charleston, le vieux compagnon de taule, Lilly, son ancienne fiancée, etc… Le témoignage de Lilly, mariée à présent au flic, donne la clé de la condamnation définitive d’Andersen : sa rencontre avec une femme fatale, Kitty, maîtresse d’un truand, Colfax, dont il va s’enticher au point de s’accuser de vol à sa place et de purger trois ans de prison. "Kitty Collins avait signé son arrêt de mort", dira Colfax à l’assureur.


Ava Gardner et Burt Lancaster
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné

Andersen est un héros sous ses airs d’anti-héros, stoïque, il attend la mort, il se sacrifie pour Kitty, il lui pardonne son silence de trois ans, et même d’être retournée vivre avec Colfax. En sortant de prison, Andersen accepte de participer à un hold-up dans une usine de chapeaux alors que Kitty se prélasse auprès de Colfax. Mais, une fois encore, Kitty va le trahir… L’attitude de Kitty à la fin du film sera lamentable, elle supplie son mari de mentir pour la sauver avec aussi peu de courage que le Suédois en a démontré face à la mort. Eternel looser, Andersen est une brute qui subit, habitué aux échecs. Ancien boxeur, Andersen a passé sa vie à perdre, manipulé par les uns et les autres. De Kitty, il ne s’étonne pas qu’elle le trahisse. Pas plus qu’il ne se révolte de devoir payer pour les autres et pour elle. Andersen est un personnage tragique qui n’en saura jamais rien.

Pour les scènes dramatiques (celles avec Burt Lancaster/Andersen), l’image plongée dans la pénombre emprunte largement à l’expressionnisme allemand avec une particularité : des contrastes marqués, des éclairages violents sur les visages, sur une pancarte, une portion du cadre (Siodmak arrive aux USA pendant l’époque nazie, auparavant, il a tourné des films en Allemagne et en France). Pour la partie enquête du film, les prospections de l’assureur, l’image est beaucoup plus claire, la manière de filmer plus classique. Film noir par excellence avec une image fignolant la stylisation des personnages, une musique servant la théâtralisation des situations, une correspondance étroite entre noirceur des images, des sons et des âmes. Servi par la musique de Miklos Rozsa, le film alterne les morceaux lourds annonçant les drames et le leit-motiv léger, faussement romantique, des rencontres d’Andersen et Kitty, cette fausse histoire d’amour, la rencontre d’une obsession et d’une ambition dévorante, d’un chien fidèle et d’une mante religieuse.

Burt Lancaster et Ava Gardner débutaient, lui revenait de la guerre, elle n’avait eu que des petits rôles, inconnus du grand public, c’est une des raisons pour lesquelles Siodmak les avait choisis ! Raté, les deux sont entrés dans la légende, superbe couple explosif !

La morale du film est l'absence de morale, l'absence de valeurs, l'engagement pour rien, le directeur de l'assurance s'est laissé convaincre par son employé zêlé James Reardon de poursuivre une enquête dont il se fiche car sa compagnie d'assurance n'en attend rien financièrement, en récupérant l'argent de l'escroquerie, la prime de l'assurance va baisser de quelques centimes, c'est dérisoire... Andersen est mort pour rien ou pas grand chose, pas pour la trahison qu'il croyait avoir commise et lui faisait accepter son châtiment.

Un film incontournable, une leçon de film noir, un choc !


Ava Gardner
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné


Bonus du DVD.

Dans les nombreux bonus du DVD, on a donc le court-métrage de Tarkovski : pas de musique, un casting beaucoup plus jeune et moins convaincant, les tueurs assez beaux gosses, Harry plus vigoureux, et une plus grande fidélité au texte, par exemple, les propos racistes vis à vis du cuisinier noir, supprimés dans la version de Siodmak, sont rétablis, les dialogues sont plus nombreux. Ce film comporte trois scènes : l’arrivée des tueurs au Harrys’diner, le voisin allant prévenir le Suédois et ce même voisin retournant chez Harry pour annoncer que le Suédois va mourir.

Ce film est édité chez Carlotta sous trois formes : le film en DVD collector "Les Tueurs" ou le coffret Siodmak avec "Les Tueurs", "Phantom Lady" et "Cobra Woman" ou encore le coffret "Les Tueurs"/"A Bout portant" (le remake).





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