« Paradis pour tous » : la quête de l’angoisse zéro

Alain Jessua, 1982

Dix ans après le médecin sorcier de « Traitement de choc » (1972) interprété par Alain Delon, Alain Jessua met en scène à nouveau un médecin. Si le premier, psychopathe et escroc, promettait l’éternelle jeunesse et pleine forme à ses patients vieillissants dans un spa un peu particulier, le second, chercheur et humaniste, a l’utopie de guérir ses contemporains de l’angoisse tout court. Un pas est franchi, après s’être attaqué aux effets du malheur d’être mortel dans « Traitement de choc », l’horreur du vieillissement en l’occurence, Alain Jessua s’en prend ici aux causes du malaise : le stress, l’émotion, l’angoisse, la perception de la vie si l’on veut…
 

Le Docteur Pierre Valois a mis au point une méthode dite de « flashage » en irradiant un point précis de l’hypothalamus qui procure un bonheur électronique aux patients « flashés ». Son premier patient humain est un suicidé qui vient de se râter en sautant de l’immeuble des assurances « La Vie » où il occupe un poste de VRP. Rattrapé par la manche dans le vide par les pompiers, au sortir de l’hôpital psychiatrique où il a  été « flashé », Alain Durieux, qui ne supportait plus ni son travail ni son couple ni sa belle-mère, est devenu un homme heureux, une machine imperméable au stress et aux émotions. De retour chez lui dans une sinistre maison de banlieue le nez sur l’autoroute, Alain Durieux s’extasie de tout, de son petit home sweet home à la peau douce de sa femme Jeanne. Un obstacle à leur bonheur partagé : Edith, sa belle-mère interprétée par Stéphane Audran qui démarrait là une série de rôles de femmes barges, enlaidies et vieillies. Retour au thème du refus de vieillir dans nos sociétés contemporaines, la belle-mère en question est une caricature de quinquagénaire jouant les gamines, trop rousse, trop maquillée, trop bronzée, habillée plus moulant que Marilyn de maillots panthère et des robes stretch aux couleurs criardes, perchée sur de hauts de talons pour faire de la gym. C’est ce point faible que va utiliser Alain Durieux pour débarrasser Jeanne de son encombrante mère dont la fille se plaint de ne plus pouvoir la supporter, prenant la demande au premier degré  : il va la tuer en l’épuisant d’exercices de gym, scène cruelle où le regard vert mat d’Edith/ Stéphane Audran supplie avant de s’écrouler.

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Fanny Cottençon
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné

 

Le film démarre sur un homme en fauteuil roulant qui tape son histoire à la machine : « Ne me plaignez pas… » dit la voix off de Patrick Dewaere/Alain Durieux, grâce à cet accident qui l’a laissé paralysé, il a pu s’offrir cette belle villa avec piscine d’où reviennent enlacés son épouse Jeanne et le Docteur Valois… Indifférent à la jalousie, Alain Durieux partage désormais sa femme avec leur thérapeute. Tous trois aujourd’hui « flashés » se souviennent avec étonnement de leur angoisse inexpliquée de l’époque en regardant des enregistrements vidéo d' »avant »…L’idée du film est assez géniale et lucide avant l’heure, la méthode de « flashage » est une sorte de super-Prozac gommant toute angoisse et procurant une neutralité émotionnelle à toute épreuve, comme dit Alain Durieux, à présent, il ne regarde plus ce qu’il n’a pas mais ce qu’il a. On revient à la modification de « la perception des choses » pour supporter sa vie  : les « flashés » n’ont pas changé de vie mais la percoivent autrement, colorée en rose, réagissant comme les personnages des pubs qu’ils adorent.

La comparaison avec la pub est habile, les « flashés » se retrouvent sans les spots pub et en copient le look, des protagonistes (la coiffure de l’homme Martini ou celle de la cigarette Gitane, les références datent évidemment, peut-on encore boire et fumer la conscience tranquille???) se retrouvant dans ces personnages factices. En est-on si éloigné aujourd’hui avec un pays premier consommateur au monde de psychotropes, l’interdiction de fumer partout et le culte de la minceur (la taille zéro des top models qui revient à l’interdiction déguisée de manger à sa faim si l’on veut rester sur le marché de la séduction)?

Le problème va rapidement se poser des relations des « flashés » avec ceux qui ne le sont pas. La série « Les 4400 » (série des années 2000) ne dit pas autre chose, la cohabitation entre ceux qui ont des pouvoirs surnaturels (les 4400 revenants du futur) et les autres est impossible, la solution sera que tout le monde s’injecte de la promycine, la substance contenue dans le sang des 4400 qu’on a réussi à isoler. Faudra-t-il « flasher tout le monde » pour se suporter les uns les autres? Le problème se posera en premier lieu à l’inventeur de la méthode : le Docteur Valois, accablé d’avoir fabriqué des monstres.
En revanche, ce film prémonitoire, qui aurait pu être une référence, n’a pas toujours la même force à l’image  qu’à l »idée : une mise en scène assez simple avec quelques flash-backs classiques qu’on a voulu compenser par l’outrance des personnages caricaturés, quand ce ne sont pas les tenues flashy de la belle-mère et ses bracelets en plastique rouge, c’est le jeu des acteurs qu’on force, devenus des machines à suinter le bonheur, on a affaire à des robots, le regard fixe, c’est le cas de Dewaere qu’on ne voit presque pas autrement que « flashé ». Ironie du sort, le dernier rôle de Dewaere (qui se suicidera peu de temps après le tournage) sera ce Durieux dépressif transformé en cobbaye voyant la vie en rose 24h/24. On revoit avec plaisir Fanny Cottençon, talentueuse actrice des années 80 qui aligna alors quelques belles performances comme dans « L’Etoile du nord » avec Simone Signoret et Philippe Noiret. Et Jacques Dutronc parfait, comme toujours… A bien des titres, ce film vaut le détour…

 

Patrick Dewaere et Jacques Dutronc
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Quelques films d’Alain Jessua :*

« La Vie à l’envers » (1964)
« Jeu de massacre » (1967)
« Traitement de choc » (1972)
« Armaguedon » (1976)
« Les Chiens » (1978)
« Paradis pour tous » (1982)
« En toute innocence » (1987)

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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