Rencontre avec Jean-Baptiste Leonetti, réalisateur de « Carré blanc »

Jean-Baptiste Leonetti, sortie 7 septembre 2011
     
Jean-Baptiste Leonetti, Camille Havard/ Sami Bouajila dans le film 

Disons-le sans hypocrisie, quand Distrib films m’a demandé, comme à d’autres confrères cinéblogueurs*, de rencontrer Jean-Baptiste Leonetti à l’occasion de la sortie prochaine de son film « Carré blanc » (7 septembre 2011), le patronyme du réalisateur m’indiquant qu’il s’agissait d’un compatriote (il est du sud, Propriano) me motivait autant que le synopsis de son film. On aime un tout… Et j’ai été bien inspirée car la rencontre, qui avait lieu mardi soir à Neuilly dans les locaux du distributeur, a été vraiment enrichissante, JBL est un homme passionnant et intelligent, sans langue de bois, n’éludant aucune question. Et un cinéphile éclectique qui aime autant Pakula et Kubrick qu’Alain Jessua ou Bergman, s’impatiente de voir bientôt « Super 8 » en salles. 

J’avais déjà mis en ligne ma critique du film avant cette rencontre, je n’y ai rien changé bien que j’ai été largement éclairée sur tout à un tas de points. Mais la discussion, de formelle à informelle, a évolué, partant de questions sur le choix du film de genre, « Carré blanc » se passe dans un univers futuriste, on en est arrivé à la fin à ce que le réalisateur déclare que cela n’avait pas beaucoup d’importance… Ce qui est important? La guerre de l’individu pour survivre dans un monde déshumanisé. A ce propos, il précise que les décors sont ceux d’une ville existante, que seul change l’angle de vue pour filmer un immeuble, un building, par exemple, donnant alors une image angoissante, « une banquise de béton » (sic).
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Jean-Baptiste Leonetti, Camille Havard (productrice), Aurélie Fiscler (Distrib films)


« Carré blanc » parle en prologue des ours (le premier film, moyen métrage de JBL s’appelait « Le Pays des ours »), de cette manière fusionnelle qu’ont les mères ours d’élever leurs oursons puis de provoquer une rupture radicale pour les obliger à s’aguerrir. Parabole pour parler de Philippe, petit garçon dont la mère se suicide brutalement pour qu’il devienne un guerrier, capable de résister dans un monde où règne la loi du plus fort. Devenu un cadre sans émotion dans une société compétitive, Philippe, qui a épousé Marie, orpheline et conditionnée comme lui à l’apprentissage de la monstruosité ordinaire, va être sauvé par son épouse du contraire : dépressive mais lucide sur cet univers impitoyable, Marie forcera Philippe à craquer, à éprouver des sentiments.  
On peut voir le film comme futuriste dans un « présent augmenté », un aujourd’hui en pire avec encore un cran supplémentaire dans la cruauté. On peut le voir aussi comme l’observation du désert affectif dans un couple qui n’a plus rien à se dire, un silence violent. Mais surtout, il faut y voir un film de guerre individuelle (« un film de guerre contre soi et contre les autres ») pour survivre en conservant de l’humain. Les scènes de violence physique sont sèches, sans une goutte de sang, les bastonnades inspirées d’Orange mécanique »? Le réalisateur aime Kubrick, sa manière clinique de ne pas chercher l’empathie. Le couple exsangue, Antonioni? Non, plutôt Bergman. Mais on peut (doit) également voir le film comme romantique…



On demande à JBL s’il a conscience que son film n’est pas grand public, qu’il risque de laisser des spectateurs « à la porte », comme on dit, un blogueur lui demande s’il a fait le film qu’il voulait faire, compte tenu de sa radicalité : oui mais cela a un prix, plus tard, il répondra à une question sur la fin du film qui aurait pu être prolongée (elle est ouverte), il concède qu’il aurait aimé développer la fin, le destin « seconde chance » de ce couple, mais ne l’a pas fait, faute de moyens.

On a parlé du choix des acteurs, Sami Bouajila (dont il dit « ce sera une star ») et Julie Gayet, du cannibalisme puisque les faibles tués par les forts sont convertis en steaks dans une usine où travaille la mère de Philippe dans « Carré blanc ». Au passage, ce n’est pas ce travail ingrat qui a décidé la mère à se suicider mais un regard négatif (« le regard étrange ») sur elle en sortant de l’usine, ce même type de regard qui va pousser Philippe à tenter de se pendre à l’orphelinat. C’est là sur le thème de l’anthropophagie que JBL a parlé des films d’Alain Jessua dont ce « Traitement de choc » (1972), que je ne rate jamais quand il repasse sur le câble, film prémonitoire où l’on sacrifie des travailleurs immigrés portugais dans une clinique dirigée par un médecin play-boy (Alain Delon) afin de préparer des injections de cellules vivantes destinées à des curistes hantés par la peur de vieillir (à voir aussi d’Alain Jessua

« Paradis pour tous » avec Dewaere dans son dernier rôle et « Les Chiens »). On a parlé de l’utilisation primordiale du son pour entraîner le film vers un univers encore plus « parallèle » et du passé pub du réal : ce fut un handicap, puis, un avantage, aujourd’hui, c’est neutre.JBL adore les films des années 70, surtout les thrillers politiques du cinéma américain de Pakula, Schlesinger, Peckinpah où « le fond et la forme sont inextricables »… Ses films de référence : « The Mechanic » (« Le Flingueur », 1972) de Michael Winner avec Charles Bronson, « Jeremiah Johnson » (1972) de Sydney Pollack avec Robert Redford, « Marathon man » (1976) de John Schlesinger avec Dustin Hoffman mais aussi les films de genre français comme « Les Yeux sans visage » (1959) de Franju, voire certains films de Verneuil (« Le Casse », 1971, « Peur sur la ville », 1974).

Ses projets : un  film non futuriste, nihiliste, violent, un film de guerre individuel, un « Carré blanc » + en quelque sorte?

Mais, au fait, le carré blanc, c’est quoi? Une référence au carré blanc à la télévision? Non, c’est le symbole de l’individu minuscule, partie du monde (si j’ai bien compris…)

phrases  de JBL à propos de « Carré blanc » (pendant la rencontre, la dernière phrase est tirée du dossier de presse)
« j’ai une cinéphile populaire »
« La société, j’en ai rien à faire »
« l’omniprésence du passé habite les personnages »
« j’y vois un film de guerre contre soi et contre les autres »
« L’image doit parler autant à la rétine qu’au cerveau » (DP)



 

Pitch.
Après le suicide de sa mère, un orphelin est éduqué dans un internat où on le conditionne à devenir un monstre ordinaire dans une société futuriste où les faibles sont éliminés. Il y rencontre une orpheline, sa future épouse.


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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

1 Comment

  1. Diandra -  23 mars 2017 - 2 h 44 min

    I can’t hear aniynthg over the sound of how awesome this article is.

    Répondre

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