"Sandra" ("Vaghe stelle dell'orsa") : avant les damnés…

Luchino Visconti, 1965 // Rétrospective Visconti sur CinéCinéma Classic, reprise en salles 25 avril 2012

Pitch

Après une soirée à Genève où ils habitent, les époux Dawson se rendent à Volterra en Italie, la ville natale de Sandra, à l’occasion de l’inauguration d’un monument municipal à la mémoire de son père qui mourut en déportation à Auchwitz.

Ce nest pas le film le plus connu de Visconti et cest dommage, dailleurs, il na jamais existé ni en vidéo ni en dvd. Le titre italien est tiré dune nouvelle de Giacomo Leopardi « Vaghe stelle dellorsa »  traduit en France par « Sandra »… Pourtant, ce précurseur du flamboyant  « Les Damnés » (1969) avec une nette parenté entre les deux films (cest le cas de le dire, sagissant du portrait de famille) est une pure merveille tremblée démotion malgré la noirceur du sujet.
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Habillée de noir, la tête drapée dans un foulard noir de veuve, Sandra (Claudia Cardinale) pousse la porte du Palazzo, immense maison familiale quelle a habité enfant. Larrivée dans cette sorte de palais majestueux et désert, mais meublé et entretenu comme si ses anciens occupants et les morts allaient revenir y habiter, est terrible. Plus loin, une scène somptueuse va étreindre le spectateur plus sûrement quaucune démonstration : Sandra, restée seule dans la maison, pénètre dans les appartements fermés à clés de sa mère, petite tâche noire à lorée dune pièce géante plongée dans le noir, Sandra avance, la caméra séloigne toujours dans la pénombre, et, soudain, on éclaire la pièce a giorno comme on lui redonnerait la vie, on peut mesurer alors la taille démesurée de lentrée de ces appartements condamnés que Sandra traverse, petit personnage mince en noir et blanc, pour se diriger vers la chambre de sa mère, restée en létat, avec ses penderies et ses tiroirs pleins, comme si celle qui lhabitait allait revenir dans lheure. Cest à pleurer de beauté et de désespoir.
 


Claudia Cardinale et Jean Sorel

Dans cette maison vide, il ne reste quune vieille domestique toute maigre, témoin silencieux et complice de tout. La mère de Sandra est enfermée dans une institution psychiatrique, le père est mort pendant la guerre en déportation, le frère Gianni (Jean Sorel) habite à Londres. Dès son arrivée, Sandra bascule, manquant de défaillir en respirant le parfum des fleurs, ou en entendant jouer du piano. Le jeu et lhabillement de Claudia Cardinale sont habiles, son regard noir fixe, exagérément maquillé de noir, sa peau couleur café, ses vêtements noirs, tout montre bien quelle baigne dans un état mixte cauchemardeux entre présent et passé, happée par des fantômes, redevenue elle-même un fantôme. Bien que Visconti exploite aussi pendant les scènes de nuit la sensualité de Claudia Cardinale, bombe latine de lépoque, en déshabillé de dentelle claire et mousseline transparente, rodant dans la maison ou senfermant à clé dans sa chambre, incapable de trouver le sommeil. Mais il enveloppe cette douceur des lingeries pastel de lumière noire qui masque une partie du corps et du visage de Sandra. Comme le faisait remarquer JJ Bernard en présentant le film (sur CinéClassic), ici, au delà de la mode des années 60, Visconti utilise souvent le zoom pour approcher au plus près du visage de Sandra, comme pour sonder ses pensées, ses secrets, derrière le désespoir noir, sur un plan le regard de CC occupe tout lécran, le barre en diagonale
De ce passé nécrosant, de ce passif secret, le spectateur est informé rapidement, apparaissant derrière une fenêtre à barreaux, le frère Gianni, arrivant à limproviste, ne se donne pas la peine de donner le change sur la nature de leurs relations passées, il étreint sa sur plus amoureusement que son mari, et, sur linstant, elle ne le repousse pas, lévidence est posée par un Visconti s’efforçant à ne pas juger. Cependant, une scène morcelée revient en boucle, des fragments de la visite de Sandra à sa mère le matin de son arrivée, ancienne beauté brisée devenue à moitié folle, la mère cesse de jouer du piano et casse tout en traitant ses enfants de monstres. Après la mort de leur père, la mère de Sandra et Gianni, célèbre concertiste accumulant les amants et les fêtes, sétait remariée avec un avocat que les enfants détestaient. A-t-elle ensuite perdu la raison pour nier ce quelle avait découvert en rentrant de voyage comme linsinue lavocat ? Dans ses propos semi-cohérents, la mère semble aujourdhui assimiler Sandra à son mari défunt quelle déteste et rejette en bloc. En retour, Sandra la soupçonne, elle et son beau-père, davoir dénoncé leur père

Dans cette ambiance de mort et de rancune, dimpardonnable et dinconsolable, Andrew (Michael Craig), létranger à la communauté, le mari américain dont personne ne soccupe, va tenter un dîner de conciliation qui va paradoxalement le faire entrer dans la partie. Etrangement, le film se termine sur une note positive qui passe par la liquidation du frère demeuré cloué dans un autrefois quil ne songe quà reproduire. Il y aurait donc pour Sandra seule une chance de tuer le passé et de renaître, de naître une seconde fois à Genève où elle a rencontré son mari Andrew. Comme elle aurait pu accepter daimer le fils du fermier devenu médecin qui soccupe aujourdhui médicalement de sa mère. Visconti offre au personnage de Sandra, la courageuse, celle qui est allée à Auchwitz retrouver les traces de son père, une autre chance, contrairement à Gianni, condamné par sa veulerie (il a écrit un manuscrit en espérant devenir célèbre en vendant leur histoire incestueuse) et son obsession pour sa sur dont seul la mort le délivrera. Tandis que Gianni rampe mourant sur le sol de sa chambre tout en regrettant son suicide, Sandra, dans la sienne, sourde aux appels au secours de son frère, se passe une serviette en éponge blanche sur le visage. Et cest tout habillée de blanc, pour la première fois dans le film, quelle se rendra à linauguration du monument à la mémoire de son père.

Si les amateurs de la Cardinale seront comblés, les fans de Jean Sorel (le mari de Séverine/Deneuve dans « Belle de jour »), encore plus beau que Delon à lépoque seront ravis, dans le rôle de Gianni, il est sublime Fabio Testi dans « Le Jardin des Finzi Contini » (1970), Jean Sorel dans « Sandra » (1965), pour les séducteurs ultra, on est gâtés ces temps-ci, encore ! ! !

Casting.
Claudia Cardinale (Sandra Dawson), Jean Sorel (Gianni), Michael Craig (Andrew Dawson)

     
 

Ce film sera rediffusé sur CinéCinéma Classic le 20 décembre à 19h dans le cadre d’une rétrospective Visconti, quelques dates à vérifier*…Voir aussi l’excellente émission de Jean-Jacques Bernard « Boulevard du classic » qui vous apprend tout sur tout en quelques phrases synthétiques, le journaliste ciné le plus brillant qu’il m’est donné d’entendre à la télé et de loin!!!

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17 décembre 22h40 « Senso »
19 décembre 17h50 « Rocco et ses frères »
20 décembre 19h « Sandra »
23 décembre 20h45 « Ludwig »
27 décembre 20h45 « Mort à Venise »
02 janvier 20h45 « Le Guépard »

Il existe aussi un documentaire qui va être rediffusé le 21 décembre à 7h et le 22 décembre à 22h « Visconti, les chemins de la recherche » par Giorgio Treves. Lire la critique…

Lire aussi « Les figures de l’étranger dans l’oeuvre de Visconti » sur Mécanique filmique…

 

Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

1 Comment

  1. Sylvia -  15 mai 2017 - 23 h 15 min

    Juste une précision rapide, pour signaler que « Vaghe stelle dell’Orsa » de Giacomo Leopardi – à l’origine du titre de ce film – n’est pas une nouvelle, mais un poème.
    Bonne séance 🙂

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