"Secret ceremony" ("Cérémonie secrète") : Liz chez Losey

Joseph Losey, 1968


 

Voilà un film manquant à l’appel du superbe coffret dvd Joseph Losey mais que je considère personnellement comme un des plus beaux films de Losey avec « The Servant ». Un univers dont « Secret ceremony » (« Cérémonie secrète ») n’est pas tellement éloigné, s’agissant d’un huis-clos claustrophobique et oppressant avec un couple au féminin cette fois-là… Leonora, prostituée, a perdu sa fille de dix ans, Cenci, riche héritière, nie la mort de sa mère… Ces deux femmes que tout oppose vont chacune essayer de combler le manque de l’autre dans un jeu dangereux que Cenci propose à Leonora : prendre la place de Margaret, sa mère… Un casting en or, Liz Taylor, Mia Farrow et Robert Mitchum pour un film fascinant sur l’impossibilité du deuil.

« Secret ceremony » de Joseph Losey (1968)
Elizabeth Taylor. Collection Christophe L.

 

Il y a longtemps que jattendais de revoir ce film dont je gardais le souvenir dun Losey secret, presque confidentiel, et du regard violet de la divine Liz Taylor alors Madame Richard Burton. Second film avec «Boom» que Liz Taylor tourne à Londres en 1968 avec Losey en profitant pour emboîter le pas de Richard Burton qui joue au théâtre. Tout comme dans «The Servant» (1964), il sagit dun huis clos entre deux personnages dans un rapport dominant dominé jouant à un jeu fatal. A la différence majeure quil sagit dun double féminin

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Dans «Cérémonie secrète», la dimension du faux est majeure : le film débute par une prostituée, Leonora (Liz Taylor) qui rentre chez elle et retire son outil de travail : une perruque blonde et vulgaire comme celles du Crazy Horse saloon. La perruque platine est ensuite filmée posée sur une table à côté de la photo dune petite fille dans un cadre. En deux objets, tout est dit sur Leonora. On verra plus tard que le personnage de Cenci (Mia Farrow) porte elle aussi tout le long du film une perruque de longs cheveux noirs avec également une frange ainsi quune des deux tantes farfelues chapeautée dune perruque à frange courte. Tout le film fonctionne sur le vrai et le faux et cest une performance des actrices que de faire passer le vrai en disant le faux, puis le faux en disant le vrai, le moment où leurs personnages ne jouent plus le jeu ou ne croient plus à ce quelles disent ou font semblant dy croire. Cest absolument fascinant et difficilement descriptible.


Leonora prend un autobus pour se rendre au cimetière, dans ce bus déjà, une jeune femme égarée lappelle «mummy» mais elle ny fait pas attention. Au cimetière, la même scène se reproduit, puis, la jeune fille emmène Leonora dans une gigantesque et luxueuse maison où elle vit seule. Sur un meuble, Leonora voit une photo de Cenci avec une femme qui lui ressemble comme une soeur. Avec cette seconde photo, tout est dit sur la situation et les intentions de Cenci vis à vis de Leonora.


Quand Cenci appelle Leonora « mummy » pour lui mettre immédiatement le marché en main, cette dernière se rebiffe quelques instants le temps de découvrir la penderie de Margaret, la mère de Cenci : les toilettes de grand couturiers, les manteaux de fourrures, les robes en soie ont raison de la réticence de Leonora, elle accepte le rôle. Cest là que débutent les rapports entre les deux femmes qui vont alterner le vrai et le faux de façon synchronisée ou désynchronisée, quand lune ne joue plus, lautre la remet dans le jeu, quand lune en fait trop, lautre la remet à sa place, et, de temps en temps, les deux jouent la même partition.


En parallèle, des sentiments se mettent en place, Cenci démarrant sa relation avec Leonora suppliante devient de plus en plus cruelle au fur et à mesure quelle prend le pouvoir sur Leonora. Car le tabou social est une des grandes cruautés du film : si Leonora finit par accepter de faire un transfert de sa fille morte sur Cenci, voire peut-être de la prendre en affection, Cenci, elle, conservera le mépris quelle a depuis le début pour Leonora la prostituée quelle a en quelque sorte engagée pour un rôle précis dont il ne faut pas dépasser les bornes. Il faut entendre le glaçant «bonjour Leonora!» de la petite fille milliardaire à lemployée quand le jeu est fini


Collection Christophe L.

 

Petit à petit, des phrases méprisantes, voire sadiques de Cenci à Leonora émaillent les dialogues Cenci oblige Leonora à se laisser coiffer, comme elle le faisait avec sa mère, lâchant «on ne peut pas te laisser sortir en ayant lair dun putain!» Revenant de la banque avec une liasse de billets, elle raille «je ne te confierai pas un penny!». Pire, lobligeant à prendre un bain avec elle, toutes les deux dans une grande baignoire ronde, Cenci samuse à noyer un canard en plastique, sachant la mort par noyade de la fille de Leonora.


Lune a perdu sa fille dont elle se sent responsable de la mort puisquelle na pas pu lempêcher de se noyer. Lautre a perdu sa mère quelle idolâtrait au point de nier sa mort. Mais la dimension perverse du personnage de Cenci prend le dessus sur la situation en miroir des deux femmes dont chacune vient combler le manque de lautre. Non seulement Cenci noublie jamais sa supériorité sociale mais son inconsolabilité la rend imperméable à tout attachement : ayant ou sétant laissé séduire par le second mari de sa mère à lâge de seize ans tout en se plaignant à elle dattouchements coupables pour le faire renvoyer, le retour dAlbert (Robert Mitchum) la laisse de marbre. Ce personnage déglingué et amoral, revenant dannées dexil, ignorant de la mort de son ex-femme, ne semble guère affecté par la nouvelle, au contraire, il espère récupérer les caresses de Censi et lui envoie tous les jours des roses blanches. Hormis Censi, personne na lair de regretter la brillante Margaret, ni Albert le honni ni les deux surs de son premier mari, le père de Censi, deux vieilles toupies chapardeuses et venimeuses. Margaret disparue (et avec elle la rivalité qui lopposait à sa fille Censi à propos dAlbert), Leonora et Albert se disputent Censi qui ne veut en réalité daucun des deux, ayant sombré dans la folie après la mort de sa mère.


Tourné en grande partie en intérieur avec peu de personnages, Leonora, Cenci, Albert, les deux vieilles tantes cupides, lambiance du film est foncièrement claustrophobique et intemporelle, voire même irréelle. Il ny aucun souci de réalité, au contraire, la maison, personnage vampirisant à part entière, ne donne quune indication sur la position sociale de Cenci et limmensité de sa solitude. Temple clos de la mise en scène des personnages face à leurs névroses, le foyer devient le théâtre des illusions, des chagrins, des conflits, des rares moments de complicité et des tromperies de Censi et Leonora tandis que se tricote une folie (auto)destructrice semparant peu à peu des personnages.


Un univers fantasmagorique à la limite du fantastique avec des personnages soumis à des forces intérieures qui les étranglent. Un bref séjour au bord de la mer ne changera rien aux rapports asphyxiants entre les personnages qui transporteront leur tête à tête sur la plage, dans la salle à manger ou dans la chambre de lhôtel posé comme un bunker en bordure du rivage. Chez Losey, les intérieurs des maisons donnent le ton de lintérieur des âmes, sombres, encombrés, fermés à lextérieur. La maison de Censi surchargée dobjets appartenant à une morte, et donc devenus inutiles, est un musée. La chambre austère de Leonora avec un crucifix sur le mur et le regard de sa petit fille disparue en photo dans son cadre est un tombeau.


Le couple Liz Taylor et Mia Farrow est assez stupéfiant, si Mia Farrow, abonnée des rôles de névrosées est immédiatement de plain-pied dans le film, Liz Taylor, dont on oublie quelle est capable de superbes prestations comme «La Chatte sur un toit brûlant», « Soudain l’été dernier »  ou «Reflets dans un il dor», se faufile peu à peu dans les vêtements de Margaret, la mère de Cenci, dautant que le rôle demande cette progression : parfaite dans ce rôle de femme meurtrie, épatée par le luxe, dune beauté un peu empâtée, chevelure de jais et regard mauve très maquillé, accentuant la dimension humaine de son personnage maladroit et généreux, éternelle victime des pièges de la séduction.


Un film ensorcelant dont la beauté des images est proportionnelle à la noirceur du désespoir, une interprétation éblouissante (Liz Taylor, Mia Farrow, Robert Mitchum), un sujet universel, centré en grande partie sur limpossibilité du deuil, malgré létrangeté revendiquée du récit et de la réalisation, cest un des plus beaux films de Losey.



 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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