« Serbis » : services spéciaux

Cannes 2008, compétition, Brillante MA. Mendoza, sortie 12 novembre 2008
Il a été accueilli fraîchement à Cannes, et même parfois avec une insupportable condescendance, pourtant, après « John-John » et « Tirador », le réalisateur philippin Brillante Mendoza poursuit son observation tant des moeurs que de la réalité économique de son pays. Je ramène ci-dessous mes notes prise sur le film le 18 mai 2008 quand il fut présenté à Cannes…

 


Un des films que j’attendais avec le plus d’impatience pour avoir été totalement séduite par les deux précédents films du réalisateur :  « John-John » et « Tirador » (pas encore sorti en France, vu au festival du film asiatique de Deauville en mars dernier). Dans les deux cas, il s’agissait d’une descente dans les bidonvilles de Manille : dans « John-John », c’est filmé le jour dans le dédale des ruelles et leurs habitations tellement vétustes et précaires, une famille d’accueil est sur le point de se séparer d’un enfant qui va être adopté par des riches américains, un petit garçon qu’ils élevaient depuis trois ans comme un de leurs enfants. Dans « Tirador », c’est une impressionnante descente de police la nuit dans le même quartier pour rechercher des dealers, les gens sont dans la rue dans le noir, éclairés furtivement par la lampe torche des policiers, un film choc, sans doute le meilleur des trois.
 


photo Swift dsitribution
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Dans « Serbis », le point commun avec les films précédents, c’est l’immersion totale dans un milieu, un lieu, du cinéma réalité, du cinéma immergé à visée qu’on ressente les choses comme si on y était, à commencer par le son très important pour Mendoza : dès le début, on entend en surégime les bruits de la rue pour ne pas dire l’assourdissant vacarme de la rue qui s’immisce dans les maisons, les intérieurs, à la limite du supportable. Seconde signature Mendoza : la caméra fébrile suivant les personnages dans les dédales, dans ses précédents films, ce sont les ruelles du quartier populaire au bord d’un caniveau hostile, ici, les couloirs (la soeur aînée, le petit garçon), l’objectif d’immersion du spectateur est le même qui a alors l’impression de prendre la place de la caméra et de « suivre » lui aussi le personnage, voire de monter et descendre l’escalier lui aussi… ça dépend des facultés à se laisser happer par un cinéma sensuel, sensoriel, faussement primaire, auquel il ne faut pas opposer de résistance si on veut en profiter.
Une jeune fille se lave soigneusement, se sèche sensuellement, met du rouge à lèvres, répète « je t’aime » à son miroir… Sa soeur aînée tient l’établissement un peu particulier où vit cette famille à Angeles aux Philippines : le cinéma « Family », un bâtiment délabré aux altières proportions et nombreux escaliers, qui a dû être beau autrefois, avec une salle de cinéma sur trois qui fonctionne encore en passant des films pornos des années 70. Pendant que Nayda, la soeur aînée, fait tout, la cadette, Jewel, se prélasse, les neveux Alan et Ronald, l’un maquettiste et l’autre projectionniste, s’envoient en l’air et bossent mollement, le gendre tient la confiserie et la mère Nanay Flor se ronge à propos de l’issue d’un procès où elle aimerait faire condamner son ex-mari, père de ses enfants, qu’elle a attaqué en justice depuis des années pour bigamie.


photo Swift distribution

 

Film moite plus que sensuel, film beaucoup plus frontalement sexuel que les deux précédents car le sexe est partout : sur les affiches des films aux titres explicites, dans la salle de cinéma où des prostituées gays postés près l’écran proposent « un service » (« Serbis ») qu’ils rendent sur place… Dans les chambres des neveux, de la fille cadette Jewel et même de la mère si austère que l’on voit vers la fin du film faire les mêmes gestes que sa fille au début du film : se laver, mettre du rouge à lèvres devant son miroir… Plus inquiétant, le petit garçon, fils d’environ sept ans de la soeur aînée, mettra lui aussi du rouge à lèvres après avoir épié sa tante et sa grand-mère… Le crucial manque d’argent est relégué en toile de fond mais discrètement omniprésent, par exemple, on parle de téléphoner au prêteur sur gage pour payer un chèque, une pratique qu’on sent bien la seule solution connue pour la famille Pineda comme sans doute pour beaucoup d’autres familles aux Philippines. Le film montre autant les conditions économiques que les moeurs des personnages, ce furoncle qu’un neveu extrait avec les moyens du bord, la prostitution seul choix pour survivre, les disputes à propos d’un t.shirt quand on n’en possède qu’un, etc… La récréation, ce sont ces chèvres qui passent devant l’écran,  interrompant les « services » et créant un fou-rire général…

 

Bien qu’on soit dans la manière des deux films précédents, il manque un fil narratif précis, on s’installe au cinéma « Family » et puis on tourne en rond avec les protagonistes. La tension ne monte ni ne descend, c’est un film apathique (à dessein) avec une ambiance magnifiquement restituée (quasi physiquement) mais, en corollaire, aucun relief dans le récit ni aucune empathie possible pour les personnages (appréhendés avec de la distance malgré le procédé d’immersion, est-ce à cause du sujet traité trop hard?). On pourrait stopper le film un quart d’heure avant ou après la fin que ça ne changerait rien. Personnellement, je trouve « Serbis » pas mal moins réussi que les précédents films de Mendoza, difficile aussi à apréhender, compte tenu de son huis-clos dans un lieu peu conventionnel qui peut choquer le spectateur étranger à l’univers du réalisateur ; possible qu’on n’ait pas rendu « service » à Mendoza en sélectionnant en compétition « Serbis et pas « Tirador », un film qui, lui, pouvait jouer la palme d’or haut la main! 

 

Notre note

3 Stars (3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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