"Serrer sa chance" : Claude Miller sans masque, entretiens

Cinéditions, juillet 2008, Claire Vassé, 2007
 

Lors de Cinéditions organisé par la Cinémathèque dans les jardins de Bercy, une version rajeunie de feu le salon du livre du cinéma qui se tenait autrefois au Trocadéro, j’ai eu l’occasion de passer un soir et la chance m’a souri : alors que je ne suis pas spécialement férue de dédicaces et autographes, une sympathique triplette était installée à une table de signatures : le réalisateur Claude Miller, la journaliste cinéma Claire Vassé et l’écrivain Philippe Grimbert dont Miller vient d’adapter avec succès le roman « Un Secret » . « Serrer sa chance » est un livre d’entretiens de Claude Miller par Claire Vassé, un peu, comme récemment l’excellent livre « Conversations avec Robert Guédiguian » par Isabelle Danel, également journaliste ciné, lire le récit de la rencontre avec le réalisateur au dernier Salon du cinéma…Ce qui frappe, c’est que dès le début, et il y reviendra très souvent, Claude Miller cite les deux écrivains qui l’ont influencé : Bataille et Gombrowicz. Côté cinéma, Bergman et encore Bergman. Depuis son premier film « La Meilleure façon de marcher », un de ses meilleurs films, le réalisateur traque les comportements transgressifs et le regard sur la transgression, c’est même cela qui l’intéresse particulièrement, l’intolérance envers les comportements ayant dépassé la ligne jaune. Chemin faisant, de « Garde à vue », son film le plus connu, une enquête sur un meurtre pédophile, ce célèbre tête à tête entre le flic et le notaire Martineau/Serrault, on en arrive à des films quasiment insoutenables comme « La Classe des neiges » que, personnellement, je n’ai jamais pu regarder en entier… Dans l’intervalle, un film à part, créatif, presque abstrait, surréaliste, « Le Sourire » avec Emmanuelle Seigner et sa petite soeur Mathilde qui débutait alors, dans un rôle de strip-teaseuse. Ces derniers temps, Miller semble s’être apaisé, ses deux derniers films sont sages : avant « Un Secret », « La Petite Lili » dont il se défend d’avoir fait, lui aussi, sa « Nuit américaine » comme Truffaut, et pourtant… Si ce n’est que le film est nettement moins éclaté, choral, focalisé sur le portrait d’un cinéaste assis, rassis, et celui d’une jeune actrice arriviste prête à tout pour qu’il a une curieuse indulgence dans son livre.
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Mais ce qui a fait de Miller un auteur culte pour les trentenaires, c’est la trilogie « L’Effrontée », « La Petite voleuse » et

« L’Accompagnatrice », des personnages en retrait qui prennent toute la place, des antihéroïnes auxquels il s’identifie. De son enfance, Miller parle au compte-gouttes, il se souvient d’avoir été peureux, malingre, dans les dernières questions, il parle de la peur chronique de sa mère après la déportation d’une partie de sa famille, de son père qui ressemblait un peu à Bruel dans « Un Secret », assumant plus ou moins sa judéité. Mais le traumatisme de l’enfance de Miller fondateur de films comme « Mortelle randonnée » ou « Betty Fischer », où un parent cherche obsessionnellement un enfant disparu, c’est la perte d’une petite soeur très jeune, Annie, comme le prénom de son épouse omniprésente dans ses réponses, qu’il connaît depuis son adolescence dans une banlieue pas chic. 

Isabelle Adjani dans « Mortelle randonnée »
© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr Galerie complète sur AlloCiné

 

« Mortelle randonnée »,

film culte adoré des cinéphiles mais que Miller dénigre, s’accusant d’avoir été trop fasciné par son personnage principal, ayant offert à Adjani, la narcissique, pas moins de 10 personnages de femmes plus glamour les unes que les autres. Dans « Mortelle randonnée », on retrouve pourtant beaucoup de thèmes Millériens : le voyeurisme : le détective/Michel Serrault s’appelle L’Oeil, inconsolable de la mort de sa petite fille Marie, il cherche à reconnaître son visage sur une vieille photo de classe, téléphone à son ex-femme chaque année pour l’anniversaire de leur fille, qui lui répond invariablement qu’il s’est trompé d’enfant sur la photo. Quand une filature amène L’Oeil à suivre une serial killeuse/Adjani (un de ses meilleurs rôles) changeant de patronyme et de coiffure comme d’amants après les avoir tués et dévalisés, il opère un transfert monomaniaque sur la criminelle qui chante La Paloma après les meurtres et mange des poires au petit déjeuner dans les palaces, il la protége, la couve, la couvre et finira par provoquer sa perte par jalousie, du moins y participer. 

1976 1981 1994 2007

Le livre est divisé en chapitres, un film après l’autre, classique mais efficace, un peu dictionnaire Miller. On est amusé de lire combien de fois Miller lance lui-même le sujet que la sexualité est le centre du monde, un peu comme la gare de Perpignan, sans écho, on prend note… On attendait un homme torturé comme ses films, obsédé de trangressions de tabous et de frustrations diverses, on découvre un bon vivant qui porte aux nues la sexualité exutoire, exultante, ravi d’avoir réussi à caser une scène dans « Un secret » où Bruel, qui vit une passion adultère physique avec Cécile de France, couche aussi avec sa femme légitime de manière très explictement sexuelle sur un fauteuil de leur salon. Libertin, libéré, génération 68, Claude Miller? Peut-être que « Le Sourire », essai hédoniste échevelé n’ayant eu aucun succès, à son grand désespoir, est son film qui lui ressemble le plus avec le personnage glouton, trivial et truculent de J.Pierre Marielle…
 


Dans la foulée de ma visite à Cinéditions, j’ai fait l’emplette du second roman de Claire Vassé dont le titre est à lui seul tout un programme « Le Figurant » : un figurant, contrairement aux idées reçues, peut avoir la vocation, ne pas se contenter de faire de la figuration en silence en espérant devenir un jour une star…  Ainsi, le héros, anti-héros du roman « Le Figurant », n’a aucune envie d’occuper le devant de la scène, seul lui importe d’être le meilleur dans sa catégorie, d’imprimer discrètement mais efficacement la pellicule en arrière-plan… Malheureusement, cette carrière parfaite se trouve pertubée par un meurtre commis sur le plateau de tournage, la parano s’installe alors dans les équipes ciné… Sa petite amie l’ayant quitté à cause de son manque d’ambitions, il hérite d’une drôle de pensionnaire qui envisage de finir ses jours dans son appartement… La quatrième de couverture nous prévenait du danger de ce livre : le mélange des genres : à la fois un polar, un drame, une comédie, une satire, une histoire d’amour, un peu trop de tout et pas assez de chacun… Bien que l’auteur possède un ton, un style bien à elle, une originalité dans le développement de l’histoire qui évite les clichés, on pourrait même dire, qui combat les clichés, on reste sur sa faim, si Miller avait beaucoup de chair à raconter dans ses entretiens, les personnages de Claire Vassé* en manquent, l’univers du « Figurant » est délicat, éthéré jusqu’à la transparence, un peu comme son héros figurant, préférant l’arrière-plan tout en étant poussé malgré lui dans la lumière.  A suivre…
*PS. Côté ciné, outre « Serrer sa chance », entretiens avec Claude Miller en 2007, Claire Vassé a également publié en 2006 un livre d’entretiens avec Catherine Breillat « Corps amoureux » .

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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