"The Assassination of Richard Nixon" : Conte de la folie ordinaire

Niels Muller, 2004

 

 

Quand la somme des petites frustrations quotidiennes, additionnées depuis des années, conduit à la folie, ça peut donner à un homme ordinaire l’envie d’assassiner Richard Nixon, alors président des Etats-Unis en 1974. Pourquoi Richard Nixon? Parce-que, pour Sam Bicke, le « roi du mensonge », c’est Nixon qu’il écoute à la télé à la veille du Watergate et il se trouve que Sam Bicke supporte de moins en moins bien le mensonge…

Un homme se rase dans sa voiture, il part en voyage avec une grosse mallette noire sur une musique de Leonard Bernstein. Flash-back : Un homme enregistre au magnétophone son histoire qu’il destine à Leonard Bernstein, il a écrit son nom et son adresse sur une enveloppe en papier craft jaune… L’histoire de Sam Bicke (Sean Penn) est banale à pleurer, d’ailleurs, les occasions de se lamenter ne manquent pas. Le monde de Sam est peuplé de frustrations et de désillusions quand ce ne sont pas des humiliations.

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Sean Penn. UFD

 

Sam Bicke est vendeur dans un magasin de meubles mais il n’a pas la bosse de la vente ni de quoi que ce soit. En revanche, son patron, Jack Jones (Jack Thomson) est un as de la vente parce-qu’il croit en son produit et il est impossible de vendre un produit si on ne croit pas d’abord en soi, tout ça (et bien d’autres choses) est écrit dans le livre de chevet de Jack Jones : le manuel de Dale Carnegie. Jones et son fils Martin, vendeur d’exception, font le debriefing de leurs ventes tous les soirs dans un bar avec Sam pour tenter de le motiver, on lui offre même un exemplaire de la méthode Dale Carnegie. Désormais, Sam écoute les cassettes en boucle en se rasant le matin : « un vendeur doit se voir comme un vainqueur », « l’arme du client, c’est l’argent, l’arme du vendeur, c’est la qualité ». Mais « le meilleur vendeur du monde », c’est Nixon qui lui parle depuis l’écran de sa télé tous les soirs, n’ayant personne d’autre à écouter depuis que sa femme, Mary (Naomi Watts), l’a mis à la porte. Les distractions sont rares : quand il passe voir sa future ex-femme, elle fait la tête et lui demande de téléphoner avant de venir. Qu’il tente de photographier ses enfants dans le jardin et c’est l’heure du dîner. Mary est serveuse dans un coffe-shop, Sam geint qu’on ne la respecte pas en la faisant s’habiller avec une minijupe bouffante. Cette absence de respect et de considération obsèdent Sam qui en voit partout. Quand son patron lui demande de raser sa moustache pour avoir l’air moins sinistre, il en fait un drame, c’est un manque de respect de lui demander un pareil sacrifice alors qu’il l’avait laissé pousser pour faire plaisir à Mary! Avec sa veste en tweed marron, sa cravate jaune à rayures, son brushing démodé et son air de lampe éteinte, Sam n’est pas un séducteur et semble avoir le mot « looser » tamponné sur le front. Un jour qu’il s’enhardit à draguer une cliente, son patron l’engueule parce qu’il l’a entendu lui conter fleurette en parlant de sa femme, quelle erreur de vente!

 

Pendant que tout ce beau monde lui fait la leçon, Sam encaisse, voûté et apeuré, en rentrant sa haine sous des politesses et des sourires crispés. Une haine qui s’exprime devant Nixon à la télé. La performance d’acteur de Sean Penn est une leçon d’actors’studio! L’expression vidée un peu triste de la journée, le sourire idiot et gêné, font place à un regard d’une violence sourde qui bascule lentement, des traits tirés par la colère, une bouche pincée de se taire, de n’exister pour personne. C’est amusant de voir Sean Penn parvenir à devenir laid!!! Le Sam victime de la journée fait penser à Dustin Hoffman dans « Mort d’un commis voyageur », le Sam omnubilé de la nuit penche du côté de « Taxi Driver » et, petit à petit, la censure de la journée va s’effacer et la folie va envahir les jours et les nuits de Sam Bicke.

 

C’est un film tragique avec des scènes de comédie noire, cependant, on rit de temps en temps dans la première partie. Comme dans cette scène où Sam propose à un responsable des Black Panthers de changer de nom pour s’appeller les Zèbres parce qu’ils sont noir et blanc et que justement, bien des blancs comme Sam se reconnaitraient dans leur combat pour se faire respecter. Il y a une scène très drôle chez le banquier où Sam se plaint de son frère qui l’obligeait à mentir sur les marges bénéficiaires, se grillant totalement en prêchant la vérité pour tous, alors qu’il venait demander un prêt pour monter une affaire. Ces rires sont ensuite surfacturés car la seconde partie est si sombre que « Mort d’un commis-voyageur », auquel ce film fait souvent référence, parait alors une promenade…

 

On peut reprocher à ce film une mise en scène trop théâtralisée, le scénario s’y prête, ce pourrait être une pièce de théâtre mais nous sommes au cinéma. L’image est simple, pour les amateurs d’effets, on repassera. Excepté une succession de scènes de Sam attendant une lettre de la banque, ne se déplaçant plus qu’entre deux points : sa boite aux lettres et sa télé ; la caméra passe de l’arrière de la boite au lettres, où la tête de Sam apparait comme derrière une fenêtre de cellule de prison, au salon où Sam est penché vers sa télévision. Zoom sur la fenêtre de la cellule, clac de la porte de la boite aux lettres, clac des lettres à la poubelle, profil de Sam devant la télé : ces images se reproduisent dix fois identiques mais de plus en plus rapprochées et rapides pour marquer le crescendo .

 

Sean Penn est un acteur engagé politiquement, ce projet de film lui tenait à coeur et il a attendu quatre ans que le réalisateur Niels Muller, dont c’est le premier film, obtienne le financement de son projet. Sean Penn tient le film à bout de bras, il est quasiment de tous les plans, même moi, je trouve que c’est beaucoup! Seul lui tient tête Jack Thomson qui joue Jones, le patron paternel qui en a vu d’autres. Naomi Watts est un peu monolithique en Mary, on devine que la femme de Sam Bicke en a tellement supporté qu’elle a des excuses mais il manque pas mal de compassion dans son personnage. J’ai vu l’autre jour « Le Vainqueur », vieux film des années 70 avec Michael Douglas très jeune dans un rôle un peu semblable d’un coureur raté vélléitaire avec une ex-épouse plus humaine. C’est dommage quand on sait ce que David Lynch en avait obtenu dans « Mulhollland drive ». On a l’impression que le réalisateur est dépassé par le talent de ses acteurs et les a un peu laissé faire. Mais pour un premier film, c’est quand même très fort.

 


 

Je ne sais pas si il faut conseiller ce film car il est vraiment déprimant… A voir pour la performance d’acteur et de préférence quand on n’est pas seul et malade…

écrit par Vierasouto sur CinéManiaC/Allociné le 05/03/06

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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