« The Housemaid » : les ultra

Cannes 2010, compétion, Im Sang-soo, sortie 15 septembre 2010

Pitch

Une jeune fille un peu simplette est engagée comme femme de chambre chez un couple très riche. La maîtresse de maison enceinte de jumeaux, son mari ne tarde pas à lui faire des avances. Bientôt, elle attend un enfant aussi...

 

Ce film aurait beaucoup de qualités si on supprimait le prologue et l’épilogue censés mettre en perspective cette histoire se passant dans le milieu des ultra-riches coréens. Remake d’un film de Kim Ki-young (1960), le réalisateur a expliqué qu’à l’époque du film original il existait une classe moyenne qui avait les moyens de s’offrir du personnel de maison, alors, tout corps étranger plongé dans une maison pouvait provoquer le désordre… Cette classe moyenne n’existe plus : au lieu de ça, il y a, d’une part, une petite frange d’ultra-riches, d’autre part, les rues marchandes qu’on présente dans le prologue avec les fast-food, clubs de gym à la chaîne, étals de brochettes dans la rue. Et par dessus la rue piétonne et ses néons la nuit, il y a le désespoir d’une jeune fille se jettant dans le vide. La soeur de celle qui va occuper le coeur du film. Car une jeune fille un peu simplette a assisté à la scène de loin, travaillant dur pour une copine dans un restaurant, et, en rentrant, la rue désertée, les restaurants fermés, elle regardera, dubitative, les marques à la craie du cadavre de la suicidée.
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photo Pretty Pictures

 

Recrutée par une gouvernante, Euny, la jeune fille, arrive dans une maison si luxueuse qu’elle a tout d’un palais design où se mêlent marbres et accessoires hi-tech. Hera, la maitresse de maison sur le point d’accoucher, est une beauté capricieuse qu’on découvre faisant du yoga avec un coach. Le maître de maison, Hoon, du genre absent, Euny sympathise avec l’enfant, une petite fille trop sage au regard d’adulte. Euny rencontre Hoon une première fois, il se débrouille pour rester seul avec elle et l’oublie. Elle le rencontre une seconde fois ou plutôt c’est lui qui la redécouvre à moitié nue, penchée de tout son corps en briquant leur baignoire, aussitôt il la veut comme il achète et débouche ses bouteilles de vin rouge millésimé.

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, Euny est heureuse, prenant les choses au premier degré, contrairement à la gouvernante aigrie qui déteste son travail et se force à tout contrôler. Un facteur extérieur va provoquer le drame : la belle-mère, la mère de Hera, jolie femme dure en vison gris qui semble mener la barque. Prévenue par la gouvernante, la belle-mère comprend qu’Euny est enceinte de son gendre… Elle échafaude alors des plans machiavéliques pour s’en débarrasser…

 


photo Pretty Pictures


On peut voir aussi le film comme une histoire de lutte de pouvoir entre des femmes : la belle-mère coachant sa fille, Hera, qui se révolte mollement, l’ayant visiblement poussé à épouser cet homme puissant, Hera frappant Euny, enrageant d’avoir été trompée avec une « moins que rien », la petite fille appliquant les préceptes du père absent à la lettre pour devenir ensuite un petit monstre. Au centre des conversations, l’engrossement par Hoon, le maître de la maison, qui mérite ou pas de porter un enfant de l’homme tout puissant? Les récriminations de Hoon remettant sa belle-mère à sa place n’ont rien à voir avec la pauvre Euny qu’il considère comme le ventre qui porte son enfant à lui. Les femmes le lui rendent bien, Hoon est placé ici comme le seigneur géniteur.

 


photo Pretty Pictures


L’épilogue explicatif sur mes conséquences du drame, semble aussi surnuméraire que le prologue. Ceci mis à part, on est captivé par la beauté des images et la qualité de la mise en scène. Euny (Jeon Do-youn, prix d’interprétation à Cannes 2007 pour « Secret Sunshine ») est infiniment touchante, la famille d’ultra-riches désincarnée par l’excès d’argent, se mouvant dans la vie comme des demi-dieux cachés dans des retraites VIP connues d’eux seuls, leur villa où l’hôtel avec Spa et piscine privée. Comme je l’ai entendu… Il faudrait voir l’original pour se faire une idée de la réussite réelle de ce film. La tâche n’est pas facile de représenter cette classe sociale tellement huppée… L’accumulation des détails, des signes extérieurs de richesse compte pour beaucoup dans la représentation d’un milieu où tout ce qu’on achète est griffé, signé, signalé implicitement comme hors de prix et pas à la portée de tout le monde : la manière dont sont habillées Hera et sa mère est d’un luxe extrême souvent raffiné, la petite fille, elle, débarque de l’école dans un imperméable Burberry, l’homme, élégantissime en manteau de cashemere, avec un détail clinquant qui signe sa position sociale, une énorme Rolex en or au poignet… L’ameublement sent le décorateur à des kilomètres à la ronde, exagérément dépouillé, les mets qu’on transporte sur des plateaux ressemblent à des buffets miniatures de traiteurs chics. Et surtout, tout est rangé, briqué, flambant neuf comme acheté la veille.

Ca n’est pas un film sympathique, le sujet ne l’est pas non plus, bien que d’une certaine manière, on démontre que les ultra-riches ne peuvent pas tout acheter… qu’il demeure une liberté de dire non chez les plus démunis comme Euny… que les lois de la nature et la libido d’un demi-dieu sont capables de briser l’échelle sociale le temps d’une grossesse, remettant les deux femmes, Hera et Euny, sur le même plan, et c’est bien là ce qui sera insupportable pour Hera et sa mère, rien ne ressemble plus pour Hoon, la nuit, débarrassé de son costume de dirigeant hypercivilisé, à un corps de femme qu’un autre corps de femme… Si Im Sang-soo n’atteint pas la quasi-perfection de son film précédent « Le Vieux jardin », il rejoint plutôt le niveau déjà élevé de son avant-dernier film « The Président’s Last Bang ».

Lire aussi la critique de Laterna Magika publiée sur le blog www.cinemaniacannes.fr…

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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