« Une jeune fille à la dérive » : quand l’oublié de Nouvelle vague japonaise filmait les exclus

Kirio Urayama, 1963, sortie 22 juillet 2009

Bien qu’il soit le contemporain de Yoshida, Oshima, Imamura, Urayama est l’oublié de la Nouvelle vague japonaise. Il tourne deux films dont « La Ville des coupoles » en 1962 sélectionné en compétition à Cannes où il obtient la reconnaissance critique, Truffaut enthousiaste. Puis, il réalise « Une Jeune fille à la dérive » en 1963 qui remporte la médaille d’or au festival de Moscou. Ensuite, les choses se gâtent, Urayama se fâche avec les studios Nikkatsu et finit par claquer la porte après qu’on ait refusé de sortir son film « La Femme que j’ai abandonnée » tourné en 1968 et jugé trop peu commercial pour l’exploitation… D’après une interview d’Inamura parlant d’Urayama (qui va être obligé par la suite de redevenir son assistant), ce dernier avait un caractère difficile, sanglotant parfois toutes les larmes de son corps, porté sur la bouteille. On retrouve d’ailleurs cette propension à sangloter dans « Une jeune fille à la dérive » qui sort en salles (peut-on parler de reprise?) le 22 juillet 2009. Finalement, Urayama ne tournera à nouveau qu’en 1975 un succès « La Porte de la jeunesse » et le mélodrame « Chambre obscure » en 1983.
Outre son destin d’oublié, la spécificité d’Urayama est de filmer les défavorisés, la fange, qui lui valut d’être considéré comme « le cinéaste des pauvres ». On découvre Wakae, la « Jeune fille à la dérive » dans un bar où elle est serveuse, mal traitée, pas respectée par les clients qui la considèrent comme une traînée. Wakae vit chez son père alcoolique et bon à rien remarié à une femme qu’elle soupçonne d’avoir tué sa mère. Pour survivre, Wakae vole, des escarpins à talons, par exemple, et se vend plus ou moins au patron du bar, ne possédant pas même une jupe à elle. Une jupe que va lui offrir Saburo, un jeune homme qu’elle connaissait enfant, fraîchement revenu de Tokyo où il a perdu son emploi. Bien que chômeur, Saburo dont le frère notable se pique de politique est socialement plus aisé, donnant de l’argent à Wakae pour payer ses frais d’inscription à l’école qu’elle a quitté faute de moyens. Mais Saburo n’assumera pas l’amour qu’il porte à Wakae montrée du doigt au village comme voleuse, menteuse, délurée, il lui écrit qu’il ne la verra plus. Engagé dans un élevage de poules où son frère l’a forcé à travailler pour épouser la fille du patron, Saburo est réveillé une nuit par Wakae qu’il repousse. Sanglotant dans la grange attenante, Wakae déclenche un incendie accidentel dans le poulailler, on l’enferme dans une maison de redressement.
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photo E.D. distribution
Paradoxalement, c’est dans cette maison de correction pour ados difficiles que Wakae va trouver compassion et amitié, n’ayant nulle part où aller se réfugier que la maison de son unique tante tenancière d’un bordel ou assimilé qui voudrait faire d’elle une geisha. Pire que l’absence de soutien, son père disparu, Wakae vit avec la honte de son passé, de son statut, fuyant le regard du village, persuadée qu’elle ne mérite pas l’amour de Saburo. Présentée comme violente, agressive, déliquante, la jeune fille est en vérité mentalement totalement dévalorisée par son statut de pauvre, horriblement culpabilisée par les exactions qu’elle a du commettre pour s’en sortir tant bien que mal. 


photo E.D. distribution

Très beau film en noir et blanc filmé magnifiquement et sobrement avec quelques rares effets harmonieusement insérés, les deux flash-back sur la plage immense où la jeune fille a trouvé refuge dans un bunker, celui de Saburo dont le visage s’efface pour faire place à une scène de bombardements et de combats internes au village dix ans auparavant, celui de Wakae accourant auprès de sa mère qui vient de mourir. Ecran splité pour le générique, images floutées pour la scène avant-finale mettant en scène le vertige de Saburo devant le conflit et les pleurs de Wakae. Choisie pour son physique ingrat d’après l’interview d’Imanura qui avait déconseillé à Urayama de caster une actrice trop jolie, Masako Izumi (Wakae, la jeune fille) est étonnante, bouleversante, souvent très belle, le dossier de presse dit que le grand Jean Gabin, ayant vu le film à l’époque, avait été sidéré par sa performance. La violence d’un réalisateur comme Urayama est mélancolique, bien différente de celle provocatrice d’un Oshima ou plus politique d’un Yoshida, une violence triste où l’agressivité  des personnages fonctionne en défense, où les angoisses existentielles cédent leur place à la priorité de la survie matérielle. Résignation des exclus subissant leur exclusion avec de temps en temps une jeune fille à la dérive donnée pour perdue qui aura pourtant plus de la volonté que les autres de s’en sortir, une petite lueur d’espoir au final, il existerait quelques douloureux rescapés de l’exclusion…

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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