« Winnipeg, mon amour » : le cinéma serait encore un art…

Guy Maddin 2008, sortie 21 octobre 2009
Quand je pense que j’ai failli rater « Winnipeg, mon amour » en trouvant qu’il faisait trop froid au début de la semaine à Paris pour regarder un film qui se passe dans la ville la plus froide du monde… Je mesure jusqu’où peut aller parfois l’abrutissement borné du parisien à en avoir perdu toute curiosité autre que la recherche d’un relatif confort émotionnel… (je parlais donc de moi en octobre…)

 


Dès les premières images, on sait qu’on a affaire à un film hors normes, énorme, qui vous embarque sans résistance dans un rêve, celui-là même qu’il décrit, qu’il filme, qu’il raconte, et c’est à ce point hypnotique qu’il faut se pincer pour remarquer que, oui, c’est en voix off, le narrateur narre en contrepoint des images, rares sont les scènes avec des dialogues mais on ne s’en aperçoit pas… Narre parce que tout le texte est poésie, pas poésie mièvre mais sensuelle, incarnée, nostalgique, révoltée, avec un humour léger comme les nuages de laque du salon de coiffure de la mère allégeant la douleur contenue (algie, la douleur, dans nostalgie, prend tout son sens)…
Winnipeg, ville canadienne relativement neuve bâtie sur la neige a absolument tout de l’anti-carte postale bord de plage où on aimerait passer ses vacances, le froid, la torpeur de habitants, la laideur de l’architecture… De tous ces éléments, le réalisateur en tire un hymne à l’amour de sa ville, comme on déclarerait son amour à une femme très laide qu’on aimera encore plus qu’une femme très belle… Ce que Guy Maddin dit et montre sur la notion de « chez soi » est universel, tout comme le sont la plupart des événements qui vont jalonner le film, chacun y retrouvera sa rue, sa maison d’enfance disparue, son grand magasin aujourd’hui détruit… « Home », « back home », un homme somnole dans un train, hanté de visions, de souvenirs, colonne narrative du film que ce voyageur qui veut partir à tout prix, se désintoxiquer de sa ville mais veut remonter le temps pour à la fois rentrer chez lui une dernière fois et en sortir…
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photo E.D. distribution

Les souvenirs d’enfance sont réincarnés tandis que la ville d’aujourd’hui défile comme un décor froid et laid, inversion de la réalité, le bonheur, c’est hier, les souvenirs du bonheur, de la maison d’enfance comme ce triple cube blanc avec le salon de coiffure maternel dont les odeurs de laque, de solvant, de shampoing, de poudre de riz, de l’intérieur des sacs à mains de  la « gynocratie », ces clientes vaniteuses et désespérées sous leurs casques, imprègnent la chambre du petit garçon située à l’étage au dessus du conduit d’aération. Le réalisateur loue son ancienne maison d’enfance, ressasse son adresse indélébile : 800, avenue Ellice, le pouvoir évocateur d’une adresse… engage une ancienne actrice de film noir (Ann Savage*** ) pour interpréter sa mère et des comédiens pour ses frères et soeurs dont celui qui est mort à seize ans, qu’on retrouvera ensuite, plus tard, enlacé avec la mère Vera dans la neige, réécrivant l’histoire, cette mère mentalement omniprésente dont  Guy Maddin entendra toujours son avis sur les choses, qu’elle soit présente ou absente.
Je n’ai pas de mots pour décrire les images somptueuses qui défilent pendant ce film, les surimpressions, pour ne citer qu’un petit exemple, le visage la mère contrôlant le train… Le visage du père incrusté dans le stade de Hockey détruit, cette destruction du stade par la mairie qui a assassiné le père qui y avait travaillé toute sa vie, la destruction du bâtiment est filmée comme l’agonie, l’exécution d’un proche, Guy Maddin dit qu’on a tué sa part mâle… Ce qui est démontré de manière poétique, viscérale, physique, c’est combien les lieux sont encore plus chargés d’émotions et de souvenirs que les gens, combien les fantômes sont présents, immortels, plus présents que les vivants, fantômes rancuniers ou heureux tapis au dessous des destructions, des déménagements, des morts, et d’ailleurs qui est en vie et qu’est-ce qui est mort? Dès le départ, GM insiste sur Winnipeg, ville endormie « qui dort debout et marche éveillée », ville engourdie par la neige et le froid, ville  somnolente, somnanbulique mais addictive dont on ne part jamais même en s’en allant. Il raconte l’anecdote d’un concours d’autrefois : une chasse au trésor pour gagner un billet de train pour ailleurs, les participants ayant visité la ville de fond en comble, aucun habitant de Winnipeg gagnant du concours n’a utilisé son billet, aucun n’est parti durant 100 ans!!! Le passage sur le spiritisme, les notables de la ville enfermés autour d’une table se transportant dans tous les fantasmes, les tenancières des maison-closes effleurées, est un film en soi, petite musique de nuit, effacement du narrateur, on est en plein trip, dirait-on aujourd’hui en deux mots, subliiiiime! La fin du film avec ce film à l’envers fantasmé, les bisons qui reprendraient la ville redevenant cette campagne d’avant Winnipeg, le retour les aborigènes chassés, l »équipe de Hockey de vieillards qu’on a quittés jeunes quand on a détruit le stade, c’est magnifique.


photo E.D. distribution

Je me censure pour ne pas raconter toutes les scènes qui toutes mériteraient qu’on s’y arrête, le film passe trop vite, les images tournoient, on est aspiré dans une expérience magnétique en empathie totale avec ville de Winnipeg, le texte est superbe, tout est poétique, parfois politique, captivant, émouvant, envoûtant. Jamais je n’aurais pensé m’intéresser à ce point à Winnipeg mais c’est autant de ma ville que de la sienne que le réalisateur m’a parlé… Il ne faudrait pas grand chose pour transposer Winnipeg des milliers de kms plus loin, la rue de mon enfance, la maison vendue, la fin prématurée du « chez moi » , la certitude que tout le confort matériel du monde ne saurait remplacer la force d’attraction de ce lieu originel. De cette nostalgie, de cette inconsolabilité sommeillant en chacun de nous, de cet amour indélébile, irraisonné, irréversible, pour la ville, la maison nourricière, qu’on voudrait à la fois quitter et retrouver, soumis au conflit de deux forces antagonistes, le passé et le présent, exorciser le passé pour être capable de vivre le présent… De tous ces fantômes qui habitent une vie, une ville, ces familles où les vivants et les morts se cotoient douloureusement tous les jours, ces villes où les anciens batîments explosés gémissent encore sous les centre commerciaux… De cette porosité entre hier et aujourd’hui, de cette absence de frontière entre rêve et réalité, Guy Maddin a fait une oeuvre d’art : le cinéma serait donc encore un 7° art…
 


*** Ann Savage, morte en décembre 2008 à 87 ans, a joué souvent les femme fatales dans des films noirs, ici dans « Détour » de Edgar G. Ulmer (1945) ; retirée du cinéma en 1955, elle avait accepté d’interpréter Vera (son prénom dans « Détour »!), la mère de Guy Maddin, dans « Winnipeg, mon amour »
Le DVD du précédent film de Guy Maddin « Des Trous dans la tête » vient de sortir le 7 octobre 2009, E.D distribution.

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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